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Culture - Festival

Retrouver Baalbeck, grâce à la Carmen de Jorge Takla

Portée par les talents conjugués de Jorge Takla, Toufic Maatouk, Nabil Nahas et Rabih Kayrouz, l’adaptation libanaise de l'opéra de Bizet signée Baalbeck mêlait magie, audace et identité.

Retrouver Baalbeck, grâce à la Carmen de Jorge Takla

L'adaptation de l'opéra « Carmen » de Bizet au festival de Baalbeck 2025. Photo Mohamed Yassine/L'Orient Le Jour

Traverser la plaine de la Békaa, le cœur à mille à l’heure, comme si c’était la première fois. Reprendre la route de Baalbeck. Se dire qu’il y a quelques jours à peine, on n’y croyait presque plus. Redécouvrir, en cette fin de journée d’été, cette même et inattaquable lumière. Intacte. Celle qui court à travers les champs et dessine les contours des montagnes dans le ciel. Cette lumière qui caresse et enveloppe le paysage d’une matière semblable à de l’or. Retrouver Baalbeck. Retrouver l’hôtel Palmyra, rescapé on ne sait par quel miracle d’un bombardement israélien survenu juste en face, en novembre dernier. Retrouver sa terrasse d’une infinie poésie, d’où se déploie la vue des temples de Bacchus et de Jupiter, reliés à l’heure du coucher par des teintes de rose introuvables nulle part ailleurs. Regarder le public affluer en masse vers les ruines. Penser qu’il y a quelques mois à peine, tout cela nous semblait impensable. Impossible. Vendredi soir, pour l’ouverture du Festival de Baalbeck - dont cette édition est placée sous le thème des « Piliers pour l’éternité » (faut-il vraiment expliquer ce choix ?) -, la nouvelle production originale du Carmen de Bizet, mise en scène par le Libano-Brésilien Jorge Takla, a avant toute autre chose marqué les retrouvailles, rêvées, inespérées, et plus que jamais émouvantes, du public avec la ville de Baalbeck. Et c’est donc avant même le début de l’opéra que la magie de cette soirée a opéré.

Une Carmen réinventée par Jorge Takla

Cette première soirée du festival, qui fête par ailleurs ses 70 ans cette année, s’ouvrait par un discours saisissant de sa présidente, Nayla de Freige, dans lequel elle annonçait entre autres que Jorge Takla - à l’origine de cette adaptation inédite de Carmen de Georges Bizet - venait d’être honoré par le président de la République Joseph Aoun de la Médaille du Mérite national, grade Argent. Pour ce grand producteur et metteur en scène, qui aura exploré au fil de sa carrière les mille et une vies des opéras et des comédies musicales les plus importants de l’histoire, les réinventant avec un immense talent, cette récompense est d’autant plus méritée que se frotter à Carmen - un opéra vieux de 150 ans et adapté plus de 90 fois - est un défi de taille. Un exercice périlleux que le Libano-Brésilien a non seulement relevé, mais qu’il a poussé jusqu’à d’époustouflantes limites de brio, parvenant à réinventer cette œuvre et son héroïne dans une version comme caressée par un souffle du Liban. Pour ce faire, Jorge Takla a d’une part volontairement insufflé des influences orientales à la musique, et d’autre part s’est entouré de talents libanais pour composer ensemble cette production unique de Carmen.

Les quatre solistes français - Marie Gautrot (dans le rôle de Carmen), Julien Behr (incarnant Don José), Jérôme Boutillier (jouant Escamillo) et Vannina Santoni (endossant le rôle de Micaëla) - étaient accompagnés de chanteurs lyriques libanais. Si l’orchestre était entièrement roumain, celui-ci a été magnifiquement conduit, modulé et accordé par les gestes épatants du Père Toufic Maatouk. À la fois donnant corps à la musique et semblant habité par elle, ce dernier était à lui seul un spectacle d’une maîtrise exceptionnelle. La direction stylistique des pas moins de 210 costumes de cette œuvre en quatre actes a été confiée au créateur Rabih Kayrouz, qui pour l’occasion a mis en place une initiative digne d’être saluée. « Je ne me voyais pas travailler seul sur ce projet de rêve, vertigineux. J’ai donc décidé de m’entourer d’étudiants en mode de l’ALBA et de Creative Space Beirut, entre lesquels j’ai réparti cet immense travail, réalisé en seulement trois mois. C’était un peu comme créer une véritable collection, un défilé, en faisant appel à ces étudiants pour pousser mes idées plus loin. C’était un dialogue, un échange, où j’ai agi en quelque sorte comme un chef d’orchestre de mode. Les costumes des solistes - notamment la robe intégralement en gros-grain rouge que porte Carmen dans l’acte II, et qui a nécessité 400 heures de travail, une véritable robe de haute couture - ont été réalisés dans mes ateliers à Beyrouth », raconte-t-il.

Une « Carmen » chez Bacchus, quelque part entre rêve et réalité. Photo Mohamed Yassine/L'Orient Le Jour
Une « Carmen » chez Bacchus, quelque part entre rêve et réalité. Photo Mohamed Yassine/L'Orient Le Jour


La magie Nabil Nahas

Pour le créateur libanais qui œuvre entre Paris et Beyrouth, « ce projet était un véritable rêve », nous confiait-il à quelques heures de la première. « Nous rêvons tous de Baalbeck, et tout à coup voir mes créations au cœur du temple de Bacchus est quelque chose d’impressionnant et de profondément touchant. » L’idée, pour Kayrouz, « était d’une part que les vêtements collent aux personnages de l’œuvre de Bizet, mais qu’en même temps ils s’éloignent de leur version traditionnelle, pour proposer quelque chose de contemporain. Des costumes qui donnent aux personnages l’impression d’appartenir à Baalbeck et à la région, et surtout qui reflètent la version proposée par Jorge Takla, avec qui nous avons vraiment développé les caractères. » Entre satin, voile de lin, coton et fourrure ; du rouge carmin évoquant les tavernes de Séville aux couleurs du coucher sur les plaines de la Békaa, en passant par la blancheur soyeuse d’une pleine lune d’été, les costumes glissent en reflétant les différentes ambiances de la trame. Par-delà les ingrédients précités de la recette orchestrée par Jorge Takla, l’élément qui a également contribué à élever ce spectacle au rang du sublime était sans conteste le décor constitué d’une série de projections de toiles de l'artiste Nabil Nahas sur les colonnes et les façades intérieures du temple de Bacchus. Que cela soit dit : aucun autre artiste que Nahas - qui représentera d’ailleurs le Liban à la prochaine Biennale de Venise en 2026 - n’aurait pu relever le défi auquel il était confronté. À savoir : composer un décor à la hauteur de l’écrin fabuleux qu’est le temple de Bacchus, sans jamais se laisser effacer par ce lieu, ni, inversement, l’éclipser. Et c’est justement sur ce fil ténu qu’ont pris vie les œuvres de l'artiste, une fois projetées contre la peau pierreuse des ruines de Baalbeck.

Animées par Gilles Dubu, en collaboration avec Giovanni Bourgeois - « sans lesquels cela n’aurait pas été possible », souligne le peintre -, les compositions fractales emblématiques de Nahas, ses constellations reliant le ciel et la terre, ses coulées noires et dorées, ses essaims d’étoiles de mer aux couleurs dont lui seul a le secret, enveloppaient tour à tour le temple de Bacchus de cette magie qui lui est propre. Surtout, à chaque œuvre qui se déployait sous nos yeux, c’est une nouvelle ambiance qui s’installait, plaçant la scène en question de Carmen quelque part entre rêve et réalité. « Avoir mes œuvres au cœur du temple de Bacchus est un rêve auquel je n’avais même pas osé rêver. C’est un énorme privilège que m’a offert Jorge Takla, et aussi un travail fou pour tenter d’illustrer à travers mes œuvres des moments émotionnels de cet opéra mythique », confiait Nahas.

En somme, en faisant converger tous ces talents, Jorge Takla aura orchestré cette chose si belle qu’est cette nouvelle et inédite Carmen. Toujours aussi libre. Toujours aussi puissante. Mais un peu plus libanaise. Une Carmen grâce à laquelle nous avons surtout retrouvé Baalbeck et son mythique festival, qui nous avaient tant manqué.

Traverser la plaine de la Békaa, le cœur à mille à l’heure, comme si c’était la première fois. Reprendre la route de Baalbeck. Se dire qu’il y a quelques jours à peine, on n’y croyait presque plus. Redécouvrir, en cette fin de journée d’été, cette même et inattaquable lumière. Intacte. Celle qui court à travers les champs et dessine les contours des montagnes dans le ciel. Cette lumière qui caresse et enveloppe le paysage d’une matière semblable à de l’or. Retrouver Baalbeck. Retrouver l’hôtel Palmyra, rescapé on ne sait par quel miracle d’un bombardement israélien survenu juste en face, en novembre dernier. Retrouver sa terrasse d’une infinie poésie, d’où se déploie la vue des temples de Bacchus et de Jupiter, reliés à l’heure du coucher par des teintes de rose introuvables nulle part...
commentaires (1)

J’aurais voulu en être, certainement un enchantement ã voir et ã entendre. Accessoirement, vous citez la présidente du festival de Baalbek, Nayla de Freige, sans mentionner qu’elle est aussi PDGère de l’OLJ. Le dire n’enlève rien à son mérite, mais y ajoute de la transparence.

Marionet

08 h 45, le 27 juillet 2025

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Commentaires (1)

  • J’aurais voulu en être, certainement un enchantement ã voir et ã entendre. Accessoirement, vous citez la présidente du festival de Baalbek, Nayla de Freige, sans mentionner qu’elle est aussi PDGère de l’OLJ. Le dire n’enlève rien à son mérite, mais y ajoute de la transparence.

    Marionet

    08 h 45, le 27 juillet 2025

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