La diva Abeer Nehmé sur la scène du festival Ehdeniyat. Photo avec l'aimable autorisation du festival Ehdeniyat
Tandis que les temples de Baalbeck drainaient les festivaliers vers le spectaculaire Carmen mis en scène par Jorge Takla, Ehden offrait son cocon sylvestre à Abeer Nehmé, sans doute l’une des plus belles voix du monde arabe. « Spécialiste de tous les styles », la diva libanaise a une fois de plus fait preuve de son cosmopolitisme vocal et culturel. Du classique égyptien au tarab en passant par Asmahan, les Rahbani, la chanson française et la pop anglo-saxonne, glissant dans le répertoire des titres personnels qui parlent d’amour, elle a culminé avec une chanson en syriaque en hommage à Ehden qui garde dans son parler l’accent de cette langue morte, uniquement perpétuée dans la liturgie maronite.
Joie pure, tendresse et don absolu
Pour parler d’amour au public fervent du festival Ehdeniyat dont la scène a pour écrin une majestueuse forêt de sapins, Abeer Nehmé est soutenue par une chorale et par son orchestre dirigé par Marc Abou Naoum. En fourreau noir sobrement décolleté, contrastant avec le rouge profond de ses lèvres, son apparition est illuminée par le sourire inimitable qu’elle offre à son public, mélange de joie pure, de tendresse et de don absolu. Derrière elle, son nom se détache en lettres d’or dans un ruissellement de lumières bleues. Tout au long du spectacle, des projections stellaires vont contribuer à la magie hypnotique du moment. Quand elle attaque les premières notes de Inta, le grand classique de Mohammed Abdel Wahab, les spectateurs sont déjà en transe et prennent les paroles pour un message personnel. Elle va enchaîner avec un long programme, à la fois gratifiant pour son public et quasi acrobatique pour sa voix qui couvre tous les registres. Si ses graves en anglais, sur Simple Things, font penser à celles de Stevie Nicks, la chanteuse de Fleetwood Mac, elle ose avec aisance son soprano agile sur le tarab de Lamma bada et l’Hymne à l’amour de Piaf, soulevant un enthousiasme dont les montagnes environnantes répercutent encore l’écho. Par moments, en particulier sur un mashup, la scène est animée par les danseuses de la Carel Wardini Dance Academy sur une chorégraphie contemporaine. Sur l’écran géant qui rapproche sa silhouette menue, on la verra parfois atteindre la saltana, cet état presque second, de maîtrise et de fusion absolue avec le son qui contamine aussi le public, surtout dans la transe de Chou Bhessellak. L’un des clous de ce concert a été une chanson d’amour en syriaque sur l’air populaire de Tallou hbabna tallou en mode opératique. Dédiée à Ehden, dernier réceptacle – avec le typique accent zghortiote de ses habitants dont les « a » et les « é » sont des « o » – des origines araméennes de ce dialecte qui a précédé l’arabe comme langue courante de cette région.
Au syriaque, elle aurait voulu ajouter l’arménien
En coulisses, elle confie à L’Orient-Le Jour ne jamais travailler sa voix, sinon le jour-même d’un concert. « C’est la pire chose à faire, mais je ne trouve pas le temps. Dans ce métier, on court et on voyage sans cesse », dit-elle, réitérant sa reconnaissance à l’équipe nombreuse qui l’entoure, et sans qui rien n’aurait été possible. On s’attendrait à la trouver en nage, défaite, exténuée. Il n’en est rien. Une heure et demie de chant en continu physiquement éprouvantes la laissent fraîche et souriante comme à son entrée, et ce ne sont pas les rapides retouches de maquillage en sortie de scène qui font la différence. « C’est le public qui me porte, me nourrit, me donne l’énergie de donner encore et encore », affirme-elle, généreuse, prête à chanter encore toute la nuit s’il le faut. Évoquant sa chanson en syriaque, cette musicologue, professionnelle de la musique ancienne ethnique et virtuose du qanoun formée à l’USEK, affirme avoir souhaité ajouter au répertoire de la soirée une chanson arménienne, n’était l’opposition du directeur du spectacle qui a jugé celui-ci déjà trop long. Abeer promet que ce n’est que partie remise.

La tenue de scène de Krikor Jabotian
On est rejoints par le couturier Krikor Jabotian qui explique son choix stylistique pour ce concert en particulier. « Tout est parti du collier », détaille le créateur également réputé pour ses bijoux baroques. Le collier, doré, est un assemblage de formes en nacre aux contours aléatoires et de tailles inégales. Jabotian y a assorti des boucles d’oreilles, et les ongles nacrés de la diva ont complété l’ensemble. « Abeer n’a pas besoin d’une robe qui la fasse briller », commente le couturier, « elle brille de sa propre lumière ». D’où le parti pris de simplicité extrême traduit dans la robe noire, après de longues conversations complices entre le créateur et la chanteuse. « Nous avons ensuite pris acte de la grandeur de la scène et du public nombreux qui viendrait. Ce qui m’a résolu à ajouter une cape caraco en satin noir au volume suffisamment précis pour accompagner la gestuelle et amplifier la silhouette vue de loin », ajoute celui qui reconnaît avoir eu en tête quelque chose de Maria Callas pour composer l’ensemble.
Et parce qu’on était à Ehden, c’est au son des youyous que la diva s’est arrachée à son public, chantant encore entre les au revoir et les remerciements face à la forêt enveloppante avant de quitter la scène presque à regret.

