C’était ça ou mourir de Thélyson Orélien, Grasset, 2026, 272 p.
À la toute fin de son périple, lorsque Jonas Dorléon, allongé dans un parc de Montréal, goûte l’été miraculeux en regardant passer les nuages, il prend conscience que son existence est désormais rythmée par son assimilation aux cycles des saisons, et qu’elle n’est plus, enfin, la proie de seules contingences imposées depuis l’extérieur. Il s’étonne de même souvent d’être là : « J’étais vivant », affirmation radieuse qui motive cette histoire et qui participe de la construction romanesque de ce livre puissant de Thélyson Orélien, dont le succès international est étonnant (sur les listes des prix littéraires et trente-cinq traductions en cours), révélateur peut-être de la conscience troublée de ses lecteurs, d’abord choqués par la dimension testimoniale de ce texte, qui met en cause le caractère pour le moins létal de l’imposition de la vie moderne, notamment dans la violence de ses administrations et de ses frontières. Pourtant le seul témoignage ne suffit pas, car tous savent combien est âpre et mortifère la marche vers les nords et le mieux-être, combien celles et ceux qui fuient les suds éprouvent de souffrances, d’humiliations, jusqu’à en mourir, par milliers.
Celui qui fut professeur d’histoire dans son pays, ravagé par des guerres civiles qui ne disent pas leur nom, n’a la vie sauve que par la fuite, lorsque des bandits brûlent le quartier où il réside, à Port-au-Prince. Mais il sait comment c’est arrivé, même s’il se gardera de le jeter à la face du fonctionnaire coiffé d’une ridicule casquette MAGA, qui l’insulte, au moment où il arrive aux États-Unis. En revanche, dans l’adresse au lecteur, qui est le procédé narratif qui définit tout le roman, l’abjection est nommée : « Vous dites : ‘‘On n’a pas besoin de plus d’Haïtiens ici.’’ Mais chez moi, on n’avait pas besoin de plus d’armes non plus. Et pourtant, elles sont arrivées. Et ce sont elles qui m’ont mis dehors. » Ces armes sont étasuniennes. La pauvreté endémique, l’absence d’horizon, la déshérence sociale, la médiocrité du personnel politique haïtien ont creusé le lit de ce désastre, dessinant dans le roman la toile de fond de la plupart des sociétés traversées : Haïti, la République dominicaine, le Brésil, la Colombie, l’Amérique centrale, le Mexique, les États-Unis. Jonas traverse cette géographie de l’infamie sociale, qui rejette les réprouvés dans l’animalité, comme dans l’état voisin d’Haïti, voire dans le néant, comme s’ils n’avaient jamais existé.
Tel son référent biblique, qui aurait été recraché au bout de trois jours seulement, Jonas Dorléon survit dans le ventre de la bête, en particulier dans la traversée cauchemardesque du Darién, comme s’il endurait les épreuves d’une quête initiatique. Mais cette histoire biblique du prophète Jonas enseigne la rémission, sans doute aussi une rédemption à distance du sacré, sans lesquelles la vérité est illisible, tout autant qu’impossible à formuler. Jonas n’appelle pas à la vengeance ni à la haine. L’important pour ce narrateur est de conserver la capacité à raconter les autres et pour les autres, car « quand le corps ne parle plus, le cœur devient fantôme ». L’art du roman tient justement à ce paradoxe : la vérité y est avant tout l’affaire de procédés et de construction narrative et stylistique.
C’était ça ou mourir est un roman qui a les caractères d’un mythe, comme l’inverse de l’Odyssée : Ulysse cherche à rejoindre l’île de sa naissance et de sa famille, Jonas fuit et raconte sa fuite comme devant une assemblée pas toujours à l’écoute de son histoire. Il devient le rhapsode de son propre récit et son chant dramatique a le rythme de l’oralité et de l’invention des images : « J’ai marché. Fui. Rampé parfois. Supplié souvent. Menti, oui. Rêvé, toujours. De Carrefour-Feuilles à Montréal, j’ai parcouru plus de douze mille kilomètres de peur, d’espoir, de rires sales, de rêves moisis. Et je suis ici. Pas encore quelqu’un, mais plus tout-à-fait personne. » Car à l’inverse de son illustre opposé, devenu Personne pour échapper à la vengeance du Cyclope, Jonas a souci de sa dignité. Mais cette épopée de la désolation prend aussi en compte la traversée des paysages, les rencontres lumineuses avec des réprouvés comme lui en marche ; c’est aussi une traversée des langues, le créole haïtien, l’espagnol des Amériques, que ce narrateur traduit systématiquement, dans une insistance à ne rien passer sous silence.
Que Jonas Dorléon soit natif de la ville de Léogane, la ville où a été proclamée l’indépendance d’Haïti, qu’il soit enseignant d’histoire et de géographie de son pays natal, ne sont pas non plus des éléments accidentels : c’est bien depuis Haïti libérée que s’est levé pour tous les opprimés le combat sans merci pour la libération et contre l’ignominie esclavagiste. Il porte aussi dans sa parole la force de la littérature haïtienne, qui dessine un paysage singulier depuis 1804. Avec Dépestre, le poète centenaire qui dans sa jeunesse a célébré Haïti et dont il emporte avec lui l’anthologie Journal d’animal marin, mais aussi dans quantité de notations discrètes. Pour un Haïtien, par exemple, le titre est la récusation des premiers mots du chef-d’œuvre de Jacques Roumain, Gouverneurs de la rosée (1944), « Nous mourrons tous ! » Et même plus généralement, c’est bien à l’encontre de ces récits qui célèbrent souvent des héros morts, que Jonas Dorléon se redresse et qu’il réitère son rappel à la vie. C’est aussi par là que Jonas est le héros de nos désillusions, dans ce roman important qui dit l’envers des mondes prospères, bouffis de suffisance, mais pas complètement, en particulier au terme de cette fuite éperdue. C’est là aussi le sens de la nuance de l’auteur de cet admirable premier roman.
La polémique actuelle sur le soupçon d’utilisation de l’IA par Thélyson Orélien ferait presque sourire, mais elle rappelle, s’il en était besoin, le racisme délétère et l’imposture de « chasse gardée » de littérateurs envieux, souvent indisposés par le sujet du livre. On l’a, hélas, déjà connu avec des écrivains comme Yambo Ouologuem, André Schwarz-Bart, Régine Desforges et tant d’autres. Néanmoins, des soupçons de plagiats anciens ont conduit le jury du prix Goncourt à retirer le roman de sa première liste. Il est certain que cette polémique laissera des traces durables dans les institutions littéraires.