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Moyen-Orient - Éclairage

Les migrants en première ligne face à la pandémie dans les pays du Golfe

Les conditions de vie précaires des travailleurs étrangers les rendent plus vulnérables face à la propagation du coronavirus.

Des ouvriers travaillant dans le stade d’al-Bayt, à al-Khor, ville dans le nord du Qatar. 4 décembre 2018. David Harding/AFP

Masque chirurgical sur le visage et gants aux mains, un homme déambule dans les couloirs de Saudi Aramco, littéralement habillé d’un large panneau portant l’inscription « Gel nettoyant ». Employé par la compagnie pétrolière, ce travailleur migrant en Arabie saoudite a été contraint de se déguiser en gel désinfectant géant pour sensibiliser la population à des règles d’hygiène de base, alors que le monde vit au rythme de la propagation du coronavirus. Saudi Aramco a eu beau reconnaître un abus, le mal était fait. La scène, qui a suscité une levée de boucliers sur les réseaux sociaux la semaine dernière, cristallise pour beaucoup les humiliations et les discriminations dont fait l’objet la main-d’œuvre étrangère en Arabie saoudite et, plus largement, dans le Golfe.

La pandémie liée au Covid-19 fait craindre une aggravation de ses conditions de vie et une exacerbation du racisme à son encontre. En témoigne ainsi l’article publié le 2 mars par le quotidien koweïtien al-Qabas, qui accuse les résidents étrangers de manquer d’hygiène et de contribuer à la propagation du virus. À ce jour, près de 1 000 cas de contamination ont été recensés à travers les pays du Golfe, le premier décès étant survenu lundi à Bahreïn. Avec le Qatar, ils constituent les deux principaux foyers d’infection dans la région, déclarant à ce jour respectivement 400 et 200 cas. Quant au Koweït et à l’Arabie saoudite, ils recensent chacun une centaine de cas positifs au coronavirus.

L’épidémie, que beaucoup lient à la mondialisation, semble renforcer la méfiance que suscitent les populations réfugiées et la main-d’œuvre étrangère peu qualifiée. « Beaucoup de pays considèrent que le virus s’est développé à travers la mobilité. En conséquence, les gens pensent qu’il faut arrêter ceux qui se déplacent. Or, les migrants sont justement au cœur de ces déplacements », souligne Irudaya Rajan, spécialiste des migrations sud-asiatiques vers les pays du Golfe et professeur au Center for Development Studies, basé en Inde.


(Lire aussi : La trêve ou la crève ?, l'éditorial de Issa GORAIEB)


Système hiérarchique

Pour l’Organisation internationale du travail (OIT), une agence spécialisée de l’ONU, les travailleurs migrants constituent 10 % de la population globale répartie dans les six pays du Conseil de coopération du Golfe, dont une forte concentration en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis. Dans certains émirats, comme le Qatar ou le Koweït, près de 90 % de la population est issue d’Asie du Sud, du Sud-Est asiatique et d’Afrique.

Répandu à travers la région, le système de kafala, ou de parrainage, les rend sujets aux abus, selon les ONG, alors qu’ils ne bénéficient que de peu ou pas de protection pour garantir leurs droits et le respect de leurs conditions de travail.

« En général, il existe une discrimination continue à l’encontre des travailleurs migrants dans tous les aspects de leur vie, y compris la non-reconnaissance de leurs droits civils et humains fondamentaux », explique Khalid Ibrahim, directeur exécutif du Gulf Center for Human Rights. « C’est un système extrêmement hiérarchique dans lequel les nationaux et les expatriés occidentaux sont en haut de l’échelle et, en bas, le reste de la population, composée surtout de travailleurs migrants issus du Sud-Est asiatique et d’Afrique », souligne pour sa part Nicholas McGeehan, codirecteur de Fair/Square Project et spécialiste des droits des travailleurs migrants dans les pays du Golfe.

Dépourvus de ressources économiques, sociales ou encore légales, les travailleurs migrants doivent aussi composer avec le manque de transparence des autorités dans le contexte de la pandémie. La semaine dernière, le Qatar a déclaré 238 nouveaux cas de coronavirus parmi des expatriés mis en quarantaine dans un compound résidentiel, faisant passer le nombre de personnes officiellement contaminées de 24 à 262. Problème : le ministère de la Santé n’a pas précisé s’il s’agit d’un complexe résidentiel privé ou d’un camp de travailleurs migrants, en proie à des conditions de vie extrêmement difficiles. Selon Migrant-Rights, deux migrants du camp de travail affilié au groupe contractant Almoayyed aux Émirats arabes unis ont été également testés positifs. Depuis, les 800 ouvriers qui y vivent ont été mis en quarantaine.

« 70 à 80 % de la main-d’œuvre étrangère dans le Golfe vit dans des camps pour travailleurs, dans des appartements surpeuplés. Je pense que la main-d’œuvre qualifiée ou semi-qualifiée a un risque plus élevé de contracter le virus » , avance Irudaya Rajan. « Vous pouvez avoir 15 hommes qui vivent en grande promiscuité dans le même espace insalubre, partageant les mêmes douches et les mêmes toilettes », renchérit Nicholas McGeehan. Selon l’ONG Migrant-Rights, certaines mesures, bien qu’insuffisantes, ont été prises. Elle cite ainsi l’Autorité de régulation du marché du travail (LMRA) qui a envoyé à Bahreïn des messages en plusieurs langues sur le virus à tous les migrants enregistrés dans sa base de données.


(Lire aussi : Coronavirus : un quatrième décès, l’Hôtel-Dieu prêt à recevoir les patients)

Accès restreint aux soins

En plus de vivre dans des structures où la promiscuité accroît le risque de propagation du virus, les travailleurs migrants souffrent d’un manque criant d’accès aux soins. « Très souvent, ils ont un accès restreint aux services de santé, que ce soit parce que leurs employeurs ne leur fournissent pas de carte médicale ou parce qu’ils craignent d’y avoir accès par peur de la réaction de leurs employeurs ou superviseurs. Vous avez des travailleurs qui, au lieu d’accéder aux services de santé, prennent du Panadol quels que soient leurs symptômes », explique Nicholas McGeehan. La vulnérabilité des travailleurs migrants au Covid-19 – dont la détresse respiratoire est l’un des syndromes – est d’autant plus importante que plusieurs rapports ont souligné par le passé qu’ils sont plus touchés par des problèmes respiratoires que le reste de la population locale du fait de leurs conditions de vie et de leur environnement de travail.

« Si toutes ces questions, y compris celle de leurs droits à la santé, ne sont pas traitées correctement, nous aurons à faire face à de nombreux problèmes de santé chroniques, en plus d’avoir une société qui manque de justice sociale et qui traite des millions de personnes injustement. Cela mènera probablement à des troubles sociaux et politiques dans les années à venir », estime Khalid Ibrahim.


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