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Économie - Focus

Au Liban, les entreprises face aux défis de l’état d’urgence sanitaire

De nombreuses sociétés s’efforcent de maintenir autant que possible leurs activités en privilégiant le télétravail.

La façade d’un commerce situé sur l’autoroute de Dora (Beyrouth), hier. Photo P.H.B.

Déjà pris au piège par la dégradation spectaculaire de la situation économique et financière du pays depuis 2019, les entrepreneurs libanais sont depuis quelques jours contraints de se conformer aux modalités de l’état d’urgence sanitaire décrété dimanche par les autorités pour contrer l’épidémie de coronavirus, qui continue de se propager dans le monde.

Ces mesures, applicables pour le moment, imposent notamment aux citoyens de rester confinés chez eux et de ne pas se rassembler. Si la majorité des administrations et institutions publiques ont été fermées, les entreprises qui ne bénéficient pas de dérogations (comme celles dans les secteurs alimentaire ou médical) ont été enjointes à promouvoir le travail à distance quand il est possible.

Si les hôtels et les restaurants avaient déjà été contraints de fermer leurs portes plusieurs jours avant la décision de l’exécutif, le syndicat des entrepreneurs de travaux publics a, lui, attendu jusqu’à hier pour appeler à la suspension des travaux sur tous les chantiers, sauf cas urgents, et à privilégier le travail à domicile lorsque cela était possible. Après deux jours d’incertitudes, les banques du pays ont de leur côté convenu avec le gouvernement d’ouvrir une partie de leurs agences, mais avec des horaires et des effectifs restreints. Enfin, afin de faire respecter les nouvelles règles, des membres des forces de l’ordre multiplient les tournées depuis hier et infligent des amendes aux commerces ne bénéficiant pas de dérogation, mais décidés malgré tout à braver les interdits.


(Lire aussi : La trêve ou la crève ?, l'éditorial de Issa GORAIEB)


Artisans et industriels

Pour toutes les autres filières, poursuivre son activité dans des conditions aussi exceptionnelles peut difficilement se concevoir sans une réorganisation qui privilégie le télétravail, même si les enjeux et défis diffèrent d’une entreprise à l’autre. Tous les acteurs interrogés se rejoignent néanmoins sur un point : même la configuration la plus efficace ne leur permettra pas de faire face aux lourdes conséquences économiques de cette nouvelle crise, qui sont encore difficiles à estimer.

Pour Samer Kobeissi, dirigeant et partenaire de la pâtisserie Des Choux et des idées, les restrictions imposées par les autorités n’ont pour l’instant pas bouleversé le fonctionnement de sa société. Si sa petite équipe de cuisiniers se rend toujours sur son lieu de travail en respectant les distances de séparation réglementaires entre individus– ce type d’activité faisant partie de celle bénéficiant d’une dérogation–, l’essentiel de la communication liée à la gestion administrative de l’entreprise se fait via un groupe WhatsApp. Une habitude prise après les blocages de routes qui se sont produits lors des premières semaines de manifestations contre le pouvoir en octobre dernier.

La situation est plus compliquée pour les industriels, comme le fabricant de peintures Tinol, qui a dû suspendre sa production, ses ouvriers ne pouvant pas se rendre à l’usine en raison des mesures de confinement. Son PDG Chaker Saab affirme en outre étudier les moyens de poursuivre une partie de ses activités, tandis que les tâches administratives de l’entreprise (comptabilité et stratégie) sont assurées par les employés depuis leur domicile, qui communiquent via WhatsApp et Zoom Video Communications.

Chaker Saab indique également que sa société, qui avait institué un comité de suivi et un comité de crise après le début des manifestations d’octobre, a renouvelé l’expérience avec un sous-comité dédié cette fois à l’état d’urgence sanitaire. « Aujourd’hui, nous nous concentrons déjà sur l’après-crise », assure-t-il, en peaufinant le positionnement de l’entreprise sur certains appels d’offres ainsi que les modalités de leurs contrats avec leurs clients et partenaires, et en renforçant la visibilité de la marque, notamment sur les réseaux sociaux. Il regrette enfin le « manque de clarté des directives du gouvernement », le fait que les autorités n’aient toujours pas fait de projections de l’impact de l’épidémie sur l’économie ou encore « le fait qu’aucun plan n’ait été proposé » pour soutenir les entreprises.



Distributeurs et numérique

Autre filière mais presque même topo pour Carl Azar, gérant de Sogeca Azar & Co., une société basée dans le Kesrouan, qui distribue plusieurs gammes de produits alimentaires pour bébé, de compléments alimentaires et de dispositifs médicaux légers. « Nous sommes quasiment à l’arrêt. Les équipes de commerciaux et de représentants médicaux restent chez eux car nous ne souhaitons pas qu’ils prennent le risque d’être contaminés pendant leurs visites. Plusieurs procédures administratives auxquelles nous devons souscrire en tant que distributeur sont également gelées tant que les administrations restent fermées », expose-t-il.

Comme Tinol, Sogeca reste en contact avec sa clientèle. « Il n’y a pour l’instant pas de pénurie, seulement quelques manques. Nous enregistrons les commandes, mais ne prévoyons pas de reprendre les livraisons avant d’être sûrs de pouvoir les livrer sans risque », ajoute-t-il. Carl Azar précise de plus que son activité était déjà très impactée par la crise économique et financière. « Nous avions suspendu les nouvelles commandes en raison des difficultés posées par les restrictions bancaires en vigueur depuis plusieurs mois, donc de ce côté-là, la situation n’a pas évolué », affirme-t-il.

Dirigeant de trois compagnies dans le secteur numérique – le distributeur libanais du service de vidéo en streaming à la demande Starzplay, et deux fournisseurs d’accès internet locaux, Mobi et Cedarcom, tous les trois basés dans les mêmes locaux –, Imad Tarabay reconnaît être « plus épargné que d’autres » malgré les difficultés. « Il y a deux semaines, nous avons d’abord renforcé les procédures sanitaires dans les locaux en imposant de drastiques règles d’hygiène. Une semaine avant que l’état d’urgence sanitaire ne soit décrété, nous avions tout mis en place pour que la quasi-totalité des employés puissent travailler de chez eux », explique-t-il.

Le PDG assure que sur les quelque 90 salariés répartis sur les trois entreprises, moins d’une dizaine sont encore contraints de venir au bureau, le temps de finaliser certains aménagements techniques qui leur permettront eux aussi de travailler depuis leur domicile. « En attendant, nous avons déplacé leurs postes de travail afin qu’ils ne soient pas regroupés au même endroit dans les bureaux », précise-t-il encore. Imad Tarabay estime ainsi que ses sociétés fonctionnent à « 75 % ». Pour le télétravail, les employés des trois sociétés privilégient notamment Cisco Webex (application de conférence web) et Workplace (la plate-forme de connectivité d’entreprise de Facebook), entre autres.

« J’ai été surpris d’apprendre que le ministère des Télécoms avait décidé de n’augmenter le débit internet que pour les abonnés d’Ogero (une décision prise avant la mise en place de l’état d’urgence sanitaire, NDLR). J’espère que l’exécutif étendra rapidement cette mesure à l’ensemble du réseau », relève-t-il encore. Il note enfin que ses équipes privilégient la qualité de service et le suivi des clients en attendant une conjoncture plus favorable aux ventes.


(Lire aussi : Coronavirus : un quatrième décès, l’Hôtel-Dieu prêt à recevoir les patients)


Conseil et ingénierie

Les professions de conseil et d’ingénierie sont également obligées de se mettre à la page. Les cabinets d’avocats ont été nombreux à relocaliser leurs bureaux à leur domicile. La gestion est toutefois plus compliquée pour la seconde catégorie, comme le rapporte Pierre Le Port, consultant technique partenaire au sein de Middle East Green Energy qui est spécialisée dans l’installation de systèmes photovoltaïques au Liban ainsi qu’à l’étranger.

« Les employés travaillent tous depuis leur domicile et se concentrent principalement sur le suivi des installations déployées et la préparation de projets à venir. Depuis le début de l’état d’urgence, nous annulons certains déplacements chez les clients lorsque le risque de contamination nous semble élevé », expose-t-il. « Un déplacement peut être risqué si nos équipes peuvent être contraintes de rencontrer des personnes qui ne font pas partie de celles qu’elles fréquentent tous les jours. Si le déplacement est inévitable, en fonction de l’urgence de la panne constatée sur le système du client, nous nous efforçons d’appliquer scrupuleusement les consignes de sécurité et d’hygiène (port de masque, de gants, distance de sécurité, etc. » poursuit l’ingénieur. Il souligne enfin que la dimension mondiale de l’épidémie a également perturbé l’activité de l’entreprise dans les autres pays où elle est implantée.


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