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Environnement - Hydrocarbures offshore

Bahr Loubnan tire la sonnette d’alarme

L’ONG met en garde contre les risques écologiques et sismiques, et plaide pour un recours aux énergies renouvelables.

La carte de l’activité sismique au Liban. Source IFPO

Le Liban a lancé en grande pompe le mois dernier l’exploration d’hydrocarbures offshore, dans le bloc 4 entre Beyrouth et Tripoli, menée par le consortium que dirige le groupe français Total. Secoué par une crise économique et financière, le pays mise énormément sur cette manne qui n’est pas sans susciter des inquiétudes, notamment parmi les écologistes et les géologues. L’association Bahr Loubnan, fondée par feu l’ancien Premier ministre Rafic Hariri et présidée aujourd’hui par sa veuve, tire la sonnette d’alarme. L’ONG, dont la mission première est de préserver le littoral libanais de tout risque de pollution et de dégradation, met en relief dans un communiqué qu’elle a fait parvenir à L’Orient-Le Jour les risques écologiques et sismiques liés au forage et dont les conséquences devraient impérativement être prises en compte par les autorités, selon l’ONG.

Bahr Loubnan souligne d’emblée que la France a interdit en février dernier toute nouvelle exploitation pétrolière sur son territoire. « Cette décision a été prise en raison de l’impact environnemental que provoquent l’exploration et l’exploitation pétrolières : risque sismique et dégradation de la biodiversité », insiste l’ONG, qui explique que la zone des travaux entrepris par Total à 30 kilomètres (prévoyant, selon Total, un forage à près de 4 kilomètres de profondeur dont 1,5 kilomètre sous le niveau de la mer et 2,5 kilomètres sous le sol marin) « se situe dans une zone d’activité sismique importante, pouvant mettre en danger les agents du consortium, mais également les habitants des côtes libanaises, compte tenu des récentes corrélations observées entre activité humaine et augmentation du risque sismique ».

« La biodiversité marine libanaise, déjà fragilisée, risque d’être encore plus endommagée par ces pratiques, sans compter le risque de marée noire accru par un possible accident survenu à cause des risques sismiques évoqués », ajoute le texte qui avance une série d’explications scientifiques sur les risques encourus, que nous reproduisons ci-dessous :

Le Liban est traversé par la grande faille du Levant, qui se divise en un faisceau de failles au niveau desquelles le mouvement des plaques tectoniques provoque la majorité des séismes. (…) C’est sur les gradins de faille situés au large du Liban et qui ont piégé des sédiments que les prospections auront lieu.

Si l’on prend en compte les mesures les plus récentes, 21 séismes de magnitude moyenne de 4,2 sur l’échelle de Richter ont été mesurés durant la dernière décennie (approximation obtenue par les chiffres du site EarthQuake Track).


(Lire aussi : Exploration maritime : Aoun visite le navire de forage)


Le Liban face au risque sismique

Plus généralement, le Liban est considéré par les chercheurs de l’Institut français du Proche-Orient (IFPO), mais également par l’Organisation mondiale de la santé, comme un pays à risques sismiques modérés, voire élevés. (…) Ces risques sont d’autant plus importants que les côtes libanaises font l’objet d’une urbanisation massive et que, selon les chercheurs, le code parasismique libanais n’est qu’« embryonnaire ». Pour ces raisons, ils considèrent le pays comme « un des pays méditerranéens les plus exposés au risque sismique ».

Le Centre national de géophysique du Conseil national de la recherche scientifique libanais, en partenariat avec l’Institut de physique du globe de Paris (IDGP), a développé le réseau GRAL – pour Geophysical Research Arrays of Lebanon (réseaux de recherche géophysique du Liban). La comparaison des cartes établies à ce niveau (zones d’exploitation et données de l’IFPO et du CNG) permet de souligner les risques sismiques que présentent le Liban et particulièrement les zones visées par Total, Novatek et Eni pour l’exploration et la production d’hydrocarbure.

Outre la séismicité naturelle, des recherches récentes montrent des corrélations entre l’activité humaine et l’apparition d’événements sismiques qui ont donné lieu à la création d’une banque de données sur les tremblements de terre induits par l’être humain (Human-Induced Earthquake Database – HiQuake). La pratique de forage à proximité de zones habitées, et dans une région déjà à risques, pourrait être une source d’incertitude et d’insécurité pour les populations du littoral.

Au vu de l’ensemble de ces éléments, l’établissement d’une zone de prospection pétrolière au niveau de gradins de failles et dans un contexte plus large de fortes expositions sismiques (cinq des derniers séismes observés ces 10 dernières années, d’une magnitude moyenne de 4,2, se situaient près du bloc 4) est inconsidéré.


L’impact écologique

Le travail de prospection consiste à produire une onde sismique par air comprimé à haute pression. Les échos sur des hydrophones seront alors recueillis. La sismique 3D est indispensable puisqu’elle permet de construire des images du sous-sol en volume, et il est nécessaire de multiplier les ondes de production sismique. Cependant, cette pratique demeure risquée pour l’environnement maritime puisqu’une seule levée sismique peut couvrir plusieurs dizaines de milliers de kilomètres carrés, provoquant alors des incidences d’ordre physique, physiologique et comportemental sur la vie maritime. Le Liban prévoit d’explorer les blocs 4 et 9, où la profondeur des eaux est d’environ 1 500 mètres, là où réside la faune des eaux profondes. En raison de la difficulté d’accessibilité de ces eaux, cette faune est encore mal connue.


(Pour mémoire : Hydrocarbures offshore : la fin du second round repoussée au 30 avril)


Le système de forage

Le forage est une étape indispensable pour confirmer ou mesurer la quantité de pétrole ou de gaz présente. Or, cette étape de l’exploration est considérée comme étant la plus dangereuse, puisque l’on vise des couches géologiques sur lesquelles nous connaissons peu de choses. Une poche de gaz non identifiée peut provoquer une explosion lorsqu’elle est traversée. C’est d’ailleurs ce qui a provoqué les deux plus grandes marées noires survenues lors de forages exploratoires sur des plates-formes en mer comme en 2010 avec Deepwater Horizon touchant autant les écosystèmes côtiers, les fonds marins, que les mammifères marins. (…) En cas de marée noire, il faudrait attendre des années avant que l’hydrocarbure ne se dissolve complètement et que la faune et la flore marine ne reprennent vie.

Parallèlement, les boues de forage sont constituées d’un mélange de terre, de barytine et de lubrifiants synthétiques toxiques (contenant des hydrocarbures) utilisés pour permettre aux foreuses de progresser à grande profondeur. Ces dernières sont systématiquement stockées dans des sites d’enfouissement spéciaux, car elles sont écotoxiques. Dans le cas où cette boue se propagerait hors de ces sites, elle pourrait polluer une zone entre 400 m et 1 km, réduire l’oxygène présent dans l’eau et asphyxier la biodiversité maritime sur ces grands fonds.

Le forage est également l’une des principales causes de la pollution acoustique maritime. En effet, durant l’exploitation, des canons à air sont utilisés pour détecter du pétrole ou du gaz naturel dans la terre, émettant des ondes sonores extrêmement puissantes toutes les 10 à 60 secondes pendant des jours, voire des mois, accompagnées de bruits causés par le forage et l’extraction du pétrole. La faune, en particulier les dauphins ainsi que les baleines, ne pouvant supporter autant de pollution acoustique est alors forcée de quitter son habitat.

L’action de brûler par des torchères des rejets de gaz naturel, non exploitables, provoque aussi des émissions atmosphériques considérables qui ont un effet sur la qualité de l’air ainsi que sur la quantité de gaz à effet de serre à l’échelle régionale.

Le forage (…) peut sembler être une véritable aubaine pour le Liban pour sortir de la crise économique que traverse le pays, mais il représente une menace tant pour les Libanais que pour leur écosystème maritime.

Estimant que les autorités n’ont pas tiré la leçon de l’effet dévastateur de la marée noire de 2006, provoquée par les bombardements israéliens de la centrale de Jieh, Bahr Loubnan souligne qu’« au XXIe siècle la meilleure source énergétique est incontestablement celle provenant des énergies renouvelables, soleil, vent, hydraulique, déchets, dont le Liban en est bien pourvu ». « Le monde tend vers ce genre de ressources créant emplois et stabilité économique », souligne l’association, reprochant aux autorités de vouloir « avantager une minorité d’acteurs privés au détriment de la population ».

« La mise en exploitation de gisements probables d’hydrocarbures est un choix politique. Elle se fait sur une vision héritée des années 1970, avec des moyens modernes, mais il s’agit d’une perspective à court terme (20 ans) qui compromet l’évolution future à moyen et long terme de la côte libanaise et de sa population. Ce projet n’assurera pas nécessairement l’autonomie énergétique du pays, mais le fragilisera dans une région géopolitiquement très troublée », conclut l’ONG.


Pour mémoire

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Le Liban a lancé en grande pompe le mois dernier l’exploration d’hydrocarbures offshore, dans le bloc 4 entre Beyrouth et Tripoli, menée par le consortium que dirige le groupe français Total. Secoué par une crise économique et financière, le pays mise énormément sur cette manne qui n’est pas sans susciter des inquiétudes, notamment parmi les écologistes et les géologues....
commentaires (4)

J'aimerais donner mon support a "Bahr Lubnan". Quand je lis d’hydrocarbures offshore, je regrette aussi qu'on ne donne pas plus d'attention a l'impact environmental. Je dois ajouter que cela s'applique aussi a la Grece, Chypre et Israel, Syrie les pays voisins. Malheureusement c'est une sorte de 'rat race' pour obtenir le maximum de pétrole ou du gaz naturel, helas. Je suis d'accord avec la phrase 'une aubaine pour le Liban pour sortir de la crise économique que traverse le pays, mais il représente une menace tant pour les Libanais que pour leur écosystème maritime'. En tous cas, le role de "Bahr Lubnan" est important pour informer les gens des risques. Peut-etre qu'un autre plan pour la crise économique, pourrait aider, comme un plan économique qui ne depend pas de ces exploitations de pétrole ...

Stes David

15 h 30, le 13 mars 2020

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Commentaires (4)

  • J'aimerais donner mon support a "Bahr Lubnan". Quand je lis d’hydrocarbures offshore, je regrette aussi qu'on ne donne pas plus d'attention a l'impact environmental. Je dois ajouter que cela s'applique aussi a la Grece, Chypre et Israel, Syrie les pays voisins. Malheureusement c'est une sorte de 'rat race' pour obtenir le maximum de pétrole ou du gaz naturel, helas. Je suis d'accord avec la phrase 'une aubaine pour le Liban pour sortir de la crise économique que traverse le pays, mais il représente une menace tant pour les Libanais que pour leur écosystème maritime'. En tous cas, le role de "Bahr Lubnan" est important pour informer les gens des risques. Peut-etre qu'un autre plan pour la crise économique, pourrait aider, comme un plan économique qui ne depend pas de ces exploitations de pétrole ...

    Stes David

    15 h 30, le 13 mars 2020

  • On ne peut aborder le problème sous un autre angle. C'est une autre échelle de temps. L'hydrocarbure est ss pression et piégé dans une roche reservoir, un séisme ne va pas nécessairement libéré les poches d'hydrocarbures. Cependant un séisme va automatiquement détruire des plateformes. Rima Tarabay PHD Vice President Bahr Loubnan

    Tarabay Rima

    11 h 18, le 13 mars 2020

  • LES EXAGERATIONS DES OISEAUX DE MAUVAIS AUGURE !

    LA LIBRE EXPRESSION

    10 h 45, le 13 mars 2020

  • Bon, abordons le problème sous un angle différent. S’il est avéré qu’il y a des poches énormes d’hydrocarbures là-dessous, on ne peut pas les laisser exposées aux risques de séismes qui les libéreront dans la mer. Il est donc de notre devoir de nous dépêcher de les trouver et de les vider. Logique, non?

    Gros Gnon

    04 h 29, le 13 mars 2020

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