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Exposition

Résilience et résistance à la galerie Marfa’

La fondatrice Joumana Asseily a rassemblé les poulains de l’établissement qui y ont présenté leurs travaux depuis l’ouverture en 2015. Il en découle « When the Image Is New, the World Is New », une exposition émouvante où, en dépit de leurs disparités, les œuvres dialoguent avec puissance et poésie...

Rania Stephan : « Cross Fade 1 – Cross Fade 2 ». Photo DR

La situation délétère, et de surcroît sans précédent, à laquelle fait face le pays soulève une foule d’interrogations quant au rôle de l’art et de la culture en ces temps de révolution. Sont-ils considérés comme des « priorités », aujourd’hui que bon nombre de Libanais prennent possession de la rue pour réclamer leurs droits les plus élémentaires ? Faut-il que la vie artistique libanaise interrompe ses activités, par esprit de solidarité ou comme une manière de contester un retour à la normale, du moins avant que les responsables ne prennent les mesures nécessaires? Ou, au contraire, conviendrait-il mieux que les musées et galeries se positionnent en bastions de la résistance culturelle, et ce en poursuivant leurs programmations comme à l’accoutumée ? Joumana Asseily, fondatrice de la galerie Marfa’, a cogité sur ces questions à l’approche de janvier, date à laquelle, depuis l’ouverture de l’espace en 2015, elle organise habituellement la première exposition de l’année. « Évidemment, il y avait de la confusion avec ce qui se passe actuellement dans le pays. D’un côté, je n’avais pas envie de faire du bruit, et d’un autre, il n’était pas question d’arrêter. J’estime qu’il fallait à tout prix que cet événement ait lieu, car il est crucial pour nous, en tant que galerie, de contribuer à notre manière à la résistance et à la résilience collectives », confie-t-elle.


(Lire aussi : Pierre Abboud, la révolution par l’art et le recyclage des déchets...)


Sobriété

C’est ainsi que « naturellement et histoire de prendre le pouls », la galeriste se met à contacter les poulains de Marfa’, habitués de l’espace et avec qui elle cultive des relations privilégiées depuis plus de quatre ans. Lesquels artistes se sont accordés à l’encourager à monter l’exposition. « D’autant plus que l’idée d’organiser quelque chose de collectif, avec eux tous, me trottait dans la tête depuis un moment », confie-t-elle. En gage de sobriété, pas de thème ni de vernissage, mais uniquement un titre, « When the Image Is New, the World Is New », citation extraite de l’ouvrage Poétique de l’espace du philosophe Gaston Bachelard. Découlant donc d’une conversation avec les artistes, l’exposition prend forme à mesure que chacun de ces derniers propose à la galerie une œuvre qu’il ou elle souhaiterait y montrer. Si la plupart des participants choisissent de ressortir de leurs archives pour l’occasion des travaux préalablement exposés à Marfa’ ou à l’étranger, trois d’entre eux proposent des œuvres nouvelles. D’abord, à la faveur d’Unfound, Tamara al-Samerraei choisit de refondre ses propres créations en présentant des impressions sur papier coton d’images de ses toiles. Ensuite, Vartan Avakian prend possession d’un mur où il affiche A Sign for Times to Come, une installation montée in situ à partir de restes de néons qui patientaient jusqu’alors dans son atelier. Enfin, de son côté, Paola Yacoub, dont le solo show Radical Grounds vient de se refermer, a choisi de conserver une photo à son emplacement initial, en y ajoutant toutefois un infime détail, moins anodin qu’il n’y paraît. Il s’agit d’une image du mur phénicien du centre-ville de Beyrouth prise en 1995, mais où l’artiste qui s’est toujours intéressée à documenter la guerre autrement a choisi d’inscrire en toutes petites lettres le slogan « How will it end is not the right question », emprunté à la révolution hongkongaise. Tant et si bien que ces mots, tout d’un coup d’une puissance inouïe car ils résonnent si bien avec ce que nous vivons, semblent presque surgir du sol.

Des œuvres qui dialoguent

Le reste de « When the Image Is New, the World Is New » se parcourt comme on feuillette l’émouvante rétrospective de ce que Marfa’ aura offert à la scène artistique locale depuis 2015. On est accueilli à l’entrée par le Walking Stick (2014) de Stéphanie Saadé, drôle de canne plantée au sol et sur laquelle on songerait poser notre fatigue. L’artiste continue de déployer sa poésie candide à la faveur de trois autres œuvres, dont la saisissante Memory (2018), sorte de tapis volant vers les sous-bois de l’enfance sur lequel sont déployées des cartes constituant un jour de mémoire. On croise, également, la patte inimitable de Caline Aoun, force dans la simplicité du geste, qui continue à dénoncer le trop-plein d’images avec Dispersion (2017) qu’elle vient de présenter à Turin. On s’arrête sur les feuilles d’acétate illuminées d’Ahmad Ghossein (dont le film Jidar el-Sot a glané trois prix à la Mostra de Venise en septembre 2019), ces Draft Zero qui interrogent la cartographie du Liban-Sud. On a le regard cambriolé par la nostalgie subversive de Raed Yassin, par l’œil aiguisé de Rania Stephan qui se plaît à explorer les temps suspendus entre deux prises de vue sur Cross Fade, ou les velléités de Lamia Joreige de repenser l’histoire... On regarde, en fait, la famille Marfa’ au complet, ces œuvres qui dialoguent par magie en dépit de leur disparité, et l’on se dit, en partant, que grâce à ces lieux, grâce à nos artistes, on peut encore s’autoriser à espérer…

« When the Image Is New, the World Is New », exposition collective à la galerie Marfa’, quartier du port, Beyrouth.


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