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La Dernière

« J’arrive, attendez-moi... »

Photo-roman

La révolution, de loin, vue par un expat’ qui recense l’évolution de ses sentiments envers le Liban qu’il avait pourtant choisi de rayer de sa vie...

05/11/2019

Août 2006. Je me souviens, au lendemain de la guerre contre Israël et lorsqu’on s’apprêtait à revenir à notre anormale normalité, comme si de rien n’était, encore une fois comme si rien ne s’était passé, de ces quelques mots que mon père m’avait asséné : « C’est décidé, tu partiras. Aux États-Unis, le plus loin possible de ce pays qui n’est pas pour toi. Tu n’as plus rien à faire ici. » De tempérament batailleur, je n’avais toutefois pas cillé devant cette décision qu’on m’imposait à mon corps défendant, tant je prenais la mesure de l’intransigeance de mon père. Le soir même, je l’avais entendu dire à ma mère, la larme à l’œil et de l’impuissance dans la voix, qui tentait de le dissuader : « Je ne permettrai pas qu’il refasse les mêmes erreurs que nous. » Quitte à devoir m’arracher de ses propres mains, lui qui avait pourtant tout offert à ce pays, ses maigres poignets face à l’occupation syrienne, son argent et ses espoirs partis en fumée, lui qui m’avait pourtant fait découvrir et aimer chacun des recoins de cette terre qu’il considérait miraculeuse, il n’avait plus d’autre choix que de me « sortir d’ici ».


Si peu de choses
De la résilience, il m’en a donc fallu pour couper aux gros ciseaux les racines que je n’avais même pas commencé à déchiffrer. Dix-huit ans à peine et j’étais parti. De mois en mois, une nouvelle forme de routine, stable, codifiée, sans surprises ni anicroches, ronronnait entre les études, ensuite le boulot, et mon petit appartement où ma mère avait tenté de répliquer ma chambre d’enfant. Du Liban, il ne me restait plus que si peu de choses, mon arabe qui perdait ses mots, un drapeau qui s’épuisait au gré de mes déménagements, mon passeport bleu qui me rappelait d’où je viens mais où je ne reviendrais jamais, et mon frigo où s’entassaient des ragoûts congelés auxquels j’avais fini par développer des intolérances avec le temps. Trop d’ail et de beurre, même mon corps s’y refusait. Il y avait aussi ces coups de fil avec la famille, quand le décalage horaire le permettait. Ces brèves conversations pixelisées, à « faible connexion », qui me racontaient à demi-mot la satisfaction de mes parents de me savoir installé très loin, les amis qui me suivaient les uns après les autres, et les nouvelles qui n’en sont pas, d’un pays qui vieillissait dans les mêmes cloaques. Et puis ces visites bisannuelles, parfois annuelles, au cours desquelles je touchais mes racines mais seulement du bout des doigts, une certaine distance avec la famille dont l’excès d’amour me semblait désormais absurde et désuet, un flirt estival sans lendemain, peur de trop m’engager, peur de m’attacher, peur de retomber. Peur de me salir ? À chaque fois, vacances d’été ou de Noël, je me sentais un peu plus étranger ici et cela me convenait parfaitement. Je me souviens même que pas plus loin qu’en juin dernier, alors que défilaient sous mes yeux les posters électoraux des sempiternelles dinosaures de la politique, placardés sans honte sur les murs de Beyrouth, j’avais ri au nez d’un ami résident au Liban.



Et puis…
« Vous ne vous trouvez pas ridicules ? La crise des déchets, l’électricité qu’on vous donne au compte-gouttes, l’eau qu’on rationne, le manque d’opportunités d’avenir, le si peu de droits que vous quémandez à cette même mafia, le patriarcat qui vous ronge, l’homophobie, le clientélisme et la machine infernale de la corruption. Vous voyez tout cela et vous restez quand même. Pour quoi, pour qui ? Vous vous battez contre qui, pourquoi ? Arrêtez de vous leurrer. » Sans m’en rendre compte, j’étais devenu mon père. Décidé à venir de moins en moins à Beyrouth qui me provoquait une réaction épidermique, déterminé à embarquer au plus tôt mes parents pour une retraite à Miami ou en Sicile. Et puis je me suis réveillé ce 18 octobre, aux tintinnabulements de mon WhatsApp où se formaient des groupes avec des noms dont je n’avais pas entendu parler depuis si longtemps. À mesure que je parcourais leurs messages, leurs images et leurs vidéos, une rose contre un bouclier, un concentré d’humour comme antidote idéal au désespoir, la fête parce que « qui a dit qu’une révolution doit être triste » m’a envoyé une copine, une ineffable force venait s’emparer de moi, m’électriser le corps, remuer quelque chose au fond de moi que j’avais cru mort, me reprendre la main sans que je ne puisse lâcher. Magie de ce pays. Impossible de fonctionner, travailler, de sortir de mon lit, de me détacher de mes écrans. Englué à Instagram, abonné à la MTV que j’avais quitté à l’époque de SL Chi. Je les ai vus, les visages connus, mes amis perdus en route, mes parents qui ont pris de l’âge mais repris du poil de la bête, « on fait ça pour toi, pour que tu reviennes un jour », leur discours a tout à coup changé. Et d’autres, extraordinaires, rescapés de leurs soumissions ou soldats d’une société civile que je ne pensais plus retrouver dans ce pays rongé de tout bord. Je les ai vus devenir un, comme si une chaîne miraculeuse les avaient subitement reliés. Je les ai vus, et ils n’avaient que leurs corps exténués par des guerres perdues d’avances, que leurs cordes vocales éraillées mais riantes, et leurs poings levés en plein cœur de ces places qui soudain m’appelaient. Et au lendemain, en réponse, ce message à mon père que je n’ai pu m’empêcher d’envoyer. « Excuse-moi si je refais la même erreur que toi. J’arrive demain, attendez-moi… »

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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karim souki

De nouveau un superbe article, qui décrit tellement bien nos emotions.

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