Et puis il se passe quelque chose...

Ibrahim Chalhoub/AFP

Photo-roman
21/10/2019

Il y a des matins, tous les matins depuis un moment, où je me dis que je n’y arriverai jamais. À grand-peine, je m’extrais de mon lit au chevet duquel s’empilent les cachets qui m’aident à franchir la nuit, et une bouteille de whisky bas de gamme avalée la veille. Même ça, bientôt, je ne pourrai plus me le permettre. Les jours ont désormais un goût de plomb et de crasse, et chaque heure est un marathon dont je ne vois aucune ligne d’arrivée. Gueule de bois, mes jambes crevassées par du travail pour rien ne m’entraînent plus que difficilement vers la salle de bains. Là, alors que le robinet tousse quelques gouttes, que l’ampoule crachouille un semblant de lumière, je baisse les yeux devant la glace, tant un mélange de rage et de honte me ronge les traits. Je scrute ces traits durs, mon regard vide et vidé, mes joues ravinées, ma barbe comme des ronces et mes rides qui ne sont que cicatrices. J’essaye de retrouver au fond de ce reflet mes propres fossiles, avant que la vie ne m’ait usé.


Rêver coûte cher
Je cherche la fierté du garçon qui avait décroché un diplôme de génie civil et un emploi décent, puis l’insouciance de l’homme qui, pécule en banque, avait demandé la main de la voisine d’en face. Je me souviens de cet appartement qu’on avait acheté et meublé ensemble à la hauteur de nos moyens, mais on avait fait du mieux qu’on pouvait, elle professeure d’arabe et moi chef de chantier. Cet appartement démodé, dépassé par le temps et qui n’est plus aujourd’hui que le reliquaire poussiéreux d’une période bénie qu’on ne reverra sans doute plus. Dans le miroir, je farfouille à l’affût de l’indolence de ces années où, bien que sortant de guerre, tout nous paraissait possible, et que les rêves nous poussaient au bord des cils dès les premières notes de Raje3 Yetaammar Lebnan. Tout cela me semble si loin, maintenant que même rêver coûte cher. Je suis fatigué. Je le suis tout le temps de toute façon. Dans mon caleçon quadrillé et mon marcel élimé qui sont mon uniforme d’homme au chômage, je passe par le salon, la tête engoncée dans mes pantoufles pourries. Je détourne le regard des factures impayées qui s’accumulent sur la table de la salle à manger, et qui resteront impayées ; et j’évite ma femme qui s’essouffle face au frigo qui ronronne. Mes parents, qui se font de plus en plus vieux, appellent pour se plaindre de la situation, et je dois encore leur trouver des prétextes, pour n’avoir pu envoyer de l’argent et les médicaments à temps. Dans notre téléviseur, les nouvelles d’un monde auquel je ne veux plus appartenir. Des forêts flambent, mais ça ne me fait plus rien. S’y rendent, en berlines blindées, des ministres qui se félicitent d’avoir daigné faire le déplacement, mais seulement pour constater le désastre.


D’autres matins
Fut un temps où j’aurais eu envie de leur crever les yeux, mais à présent je sens des tessons de refus fourmiller au bout des poings. Mes poches sont vides, mes mains sans forces. Je ne sais pas quoi dire à mes enfants qui grandissent dans ce pays du sait-on jamais, mais qui ont les désirs de cette époque, un téléphone, une voiture, un diplôme, des envies d’ailleurs. Bientôt Noël viendra faire briller les vitrines et leurs yeux, et rien qu’à cette idée, j’ai les tripes retournées. Il y a ces matins où je me dis qu’on n’y arrivera jamais. Qu’il y a trop de voix qui couvrent les nôtres, celles qui disent qu’il faut nous crever les poches quand les caisses de l’État sont complètement pillées et qui interdisent le droit à l’éducation, aux soins médicaux gratuits, à l’eau, l’électricité, à des communications à prix raisonnable. Puis, au moment où l’on n’y croit plus, il y a des matins comme aujourd’hui, où quelque chose s’amorce, où je sens que quelque chose se passe. En une des journaux, sur tous les écrans, à travers ma fenêtre qui donne sur l’autoroute de l’aéroport, des poubelles en feu émergent face à une police armée qui, je le sais, à ce point, aimerait tant prendre ces corps dans ses bras. Nous avons le même ras-le-bol et je me retrouve dans cet homme que j’aperçois, fasciné par le spectacle de cette révolte. Étrangeté rare dans ce pays en puzzle, seuls des drapeaux libanais flottent dans la fumée noire qui dilue tout ce qui nous sépare. Pour la première fois depuis longtemps, partout dans le pays, il y a de l’amour dans cette révolte, des torrents de rage mais de l’amour aussi, on se rassemble sans masques de peur, et on appelle par leurs noms ceux qui nous ont longtemps pris en otages. Pour une fois, ce sont les mots qui se déchirent et non les corps. « Qu’ils pourrissent ! », « Untel n’est qu’un voleur », « Untel est un bandit », « Démissionnez ! ». Je comprends que cette fois, quelque chose a changé. Et puis soudain, dans tout le désarroi qui m’habite, quelque chose m’affleure, comme un frisson, comme un électrochoc, ce quelque chose qui porte mes faibles jambes vers le bas de l’immeuble, qui me conduit vers cette place désertée depuis des années. Je croyais l’avoir perdu, mais le voilà qui me revient : l’espoir.



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LA VERITE

La derniere phrase resume l'espoir de tous les Libanais sauf ceux qui assis sur leurs chaises depuis des dizaines d'annees ou meme depuis seulement trois ans la voie comme un defi a leur puissance
Ceux la meritent uniquement une justice prompt a les juger et ceux qui sont coupables de payer pour leurs crimes et ceux qui sont innocents car il y en a certainement malgre tout ce que l'on dit, de recevoir nos excuses et de continuer a servir l'Etat

Tina Chamoun

Je retrouve le Gilles Khoury d'antan :))

karim souki

Quelle belle plume, magnifique article.

NAUFAL SORAYA

Votre dernière phrase m'émeut aux larmes!

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