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La Dernière

Sur l’échelle de M3allim Kamal...

Photo-roman

Dans la peau d’un peintre en bâtiment qui redonne à ses murs une nouvelle vie.

07/10/2019

Je devais avoir 14 ou 15 ans au début des années 60, lorsque mon père m’a emmené pour la première fois sur son lieu de travail. À l’occasion, il m’avait attifé comme lui, d’une cotte à bretelles bleue, bleu de travail, et vissé sur la tête un képi qui me donnait des airs du Kid de Charlie Chaplin dont le poster était placardé sur les murs de la boulangerie en bas de chez nous. Je l’avais aidé à porter ses seaux, ses pinceaux et ses rouleaux, puis j’avais patienté au pied de l’immeuble, une bouteille de Fanta dans la paume, alors qu’il revêtait la façade du bâtiment d’un échafaudage que des pigeons de passage n’avaient pas tardé à coloniser. À mesure que nous grimpions d’étage en étage, je regardais Beyrouth se resserrer en dessous. Aucun vertige, pas même peur de cette ville devenue de poche, juste la drôle impression de pouvoir à présent contenir ses voitures et ses passants pressés au creux de la main. Une fois le mur du troisième étage frotté et poncé, mon père m’avait tendu un pinceau comme on se passe le flambeau et je m’étais immédiatement empressé, la langue en coin, de talocher de blanc le mur écaillé en face de moi. « Tu es doué mon fils, tu viens de te faire un métier. » À peine ces quelques mots prononcés, mon éducation devenait tout d’un coup inutile puisque j’étais devenu peintre en bâtiment.


À cause de la labyrinthite
Voilà donc près de 60 ans que j’exerce dans la peinture, pas de celle qui s’accroche dans les musées, mais dont on fait plutôt la toile de fond de sa vie de tous les jours. J’en ai ravalé des façades rongées par les obus, ripoliné les remparts ravinés de bâtisses familiales auxquelles on a voulu donner une seconde chance, frotté des murs endormis dans les bras du temps, refait sourire du béton voué à des larmes de décrépitude. Sauf qu’à l’âge que j’ai aujourd’hui, et à cause d’une vilaine labyrinthite qui vient parfois frapper, on ne fait plus appel à moi que pour repeindre des intérieurs. Heureusement qu’avec le temps, je me suis tissé un solide réseau de clients qui font précieusement circuler mon nom de génération en génération. « Je suis le fils d’Untel, je voudrais repeindre mon bureau », « Mon oncle m’a passé votre contact, je déménage et dois repeindre la maison », « M3allim Kamal, ma voisine m’a conseillé de vous joindre, je me marie et j’aurais besoin de votre aide pour les murs de notre nouvel appartement », « M3allim Kamal, on a eu une fuite d’eau de chez les voisins, vous pouvez passer aujourd’hui ? » Aussitôt, j’enfile mon gilet à poches d’où déborde un mètre ruban, des lunettes de vue et un prospectus froissé de la marque Tinol. Ensuite, je me tartine le nez d’une noisette de vaseline, une astuce de mon père contre l’odeur du dissolvant, avant de grimper dans ma vieille Volvo 200 des années 80 rouge, qui a viré rouille. Branlante, une échelle se dandinant sur son toit jusqu’à me boucher le champ de vision, elle ne me conduit plus que difficilement vers les chantiers qui m’attendent.


Des murs qui murmurent
Une fois sur place, je commence par caresser les murs fatigués qui n’attendent plus que l’embrun de mes pinceaux, à l’affût de leur peau nouvelle. J’étale au sol un film de plastique et je me glisse dans mon éternelle cotte de travail, revêche, fleurant la sueur et la cigarette, et dont on ne discerne plus la couleur initiale, tant une ondée de couleurs s’y télescopent comme sur une toile de Richter. En regardant mon corps pris dans une tempête de blanc cassé, de blanc coquille, de gris sérieux et de rose candide, je repense souvent à ce qu’il y a là, sur moi. Des restes de murs et de plafonds, de portes qui claquent et de volets qu’on dégrafe comme on découvre une première page. Du haut de mon échelle, je tends mon oreille aux murs qui me murmurent ce qu’ils ont longtemps conservé dans leur mémoire de pierre. Pour peu que je les titille avec ma pierre ponce, ils exhalent leurs derniers fantômes. J’entends les pleurs d’un enfant grandi trop vite et dont on a balancé, du jour au lendemain, l’intégralité des jouets, « maintenant, tu vas avoir une chambre de grand garçon ». J’imagine les natures mortes, en point de croix, accrochées là par un vieux couple qui a dû trouver un ailleurs, parce que le vieux loyer a expiré. Une photo de famille qu’on a démontée parce que la grand-mère réside désormais dans une maison de retraite et que l’on a dû vendre son appartement, « les temps sont durs ». Je devine, dans ces failles qui traversent ce plafond, un couple qui ne s’aime plus, un décès, un partenariat de travail rompu, une compagnie qui a fait faillite, la nécessité de partir. Et là, pelotonné dans l’écho du silence qui rebondit entre les quatre coins, je m’empare de mon pinceau. Celui avec lequel je m’apprête à écrire une nouvelle histoire…


Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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