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Culture

Cet élan collectif des artistes aussi...

Art visuel

Art et révolution s’accordent souvent. En ces jours de révolte et de colère, l’art s’exprime avec une vigueur renouvelée. Une créativité en plein essor, portée par le désir de témoigner des artistes dont une large majorité investit les places des manifestations, et convoyée par les réseaux sociaux, Facebook, Instagram et WhatsApp, où « L’OLJ » a fait un petit tour, cette deuxième semaine.

Zéna ZALZAL | OLJ
02/11/2019

Quand Abed al-Kadiri manifeste, il le fait doublement

Lorsque la révolte éclate, au soir du 17 octobre, le jeune peintre Abed al-Kadiri (lauréat du Salon d’automne du musée Sursock 2017) s’apprête à prendre l’avion pour la Chine.

Il hésite un moment avant d’embarquer, finit par y aller pour donner son « talk », mais abrège son séjour pour retourner à Beyrouth deux jours plus tard, impatient de participer aux manifestations. « Les premiers jours, je suis descendu dans la rue manifester tout simplement. Puis, j’ai pensé que je pouvais contribuer à cette révolution en la documentant aussi par le biais de mon art. C’est ainsi que, chaque soir, de retour chez moi, je me suis mis à peindre à l’encre et au fusain sur les très grands papiers de riz (175 x 95 cm) que j’avais rapportés de Chine, des scènes auxquelles j’avais assisté. »

Ses dessins spontanés, émaillés d’inscriptions sur les lieux et dates des événements, ne représentent pas nécessairement les moments les plus forts, mais racontent des épisodes, des images ou des personnes qui ont touché ou bouleversé le jeune artiste. La descente des médecins, les manifestants perchés sur le fameux Œuf du centre-ville ou encore le portrait de l’une des protestataires qui s’est fait tabasser par les voyous et n’a pas voulu quitter la place, signale-t-il. Des images de solidarité, d’espoir, d’égalité et de courage parmi d’autres qu’il souhaite garder de cette contestation populaire qu’il estime fondatrice d’un meilleur Liban.


(Lire aussi : Etel, Zad, Khaled, Randa et Zeid, hérauts de l’espoir...)


« La Liberté guidant le peuple » revisitée par Nour Haïdar

Nour Haïdar, 19 ans, étudiante en illustration à l’ALBA, se réveille au lendemain du premier jour de la révolution avec une image en tête : celle d’une célèbre toile de Delacroix, La liberté guidant le peuple. « Spontanément, je l’ai superposée aux images télévisées des manifestants du centre-ville. C’était mon ressenti instinctif de ce souffle de libération qui s’emparait d’un peuple soumis durant plus de 30 ans au joug d’une classe politique corrompue et dominée par les dissensions partisanes. J’ai alors pris mes crayons et j’ai croqué ma version de La liberté guidant le peuple. » La masse des corps au sol y est remplacée par un amoncellement de pneus, le drapeau français par le drapeau libanais déchiqueté. Et la fougue révolutionnaire est parfaitement exprimée par cette toute jeune illustratrice au coup de crayon prometteur. Et qui continue de documenter cette révolution du 17 octobre 2019 au moyen d’illustrations issues de sa participation, engagée mais non dénuée d’un sage esprit critique, aux manifestations.

C’est ainsi qu’elle alerte ses compatriotes, dans les dessins suivants, sur la nécessité de ne pas perdre de vue les vraies raisons de la révolution. Et de se départir encore plus de cet esprit confessionnel et partisan qui a mené le pays à sa perte. À découvrir sur son fil Instagram (nourhaidar).

L’élan révolutionnaire de Wissam Baydoun

En juin dernier, Wissam Baydoun postait sur son fil Instagram (wiss 61) une de ses œuvres picturales intitulée We need a Superhero montrant une silhouette, aux couleurs du drapeau libanais et aux yeux bandés, debout les bras croisés derrière une sorte de grillage. Une toile quasi prémonitoire de la révolte sourde qui montait dans les entrailles des Libanais. Elle en dit long sur la sensibilité de cet artiste qui, depuis le début de cette révolution d’octobre libanaise, descend chaque jour place des Martyrs. C’est imbibé de ce qui s’y passe, qu’il a capturé et transcrit spontanément dans une étincelante gouache sur papier, qu’il s’apprête à développer, dit-il, cet élan unifié et légitimement revendicateur d’un peuple animé d’un lumineux espoir…


(Lire aussi : Il était une fois un « pays rêvé »)


« Le cèdre qui pleure » de Ghazi Baker

Son travail est habituellement sarcastique, ironique, plein de sous-entendus. Mais cette fois, emporté par la révolte qui gronde en et autour de lui, le peintre Ghazi Baker a laissé parler son émotion brute.

Et a transcrit, sans fioriture ni effets de style, sa tristesse de voir ce pays laminé, ruiné, étouffé et… incendié à tous les niveaux, aussi bien humain et socio-économique qu’écologique, par une classe politique incompétente et corrompue. Son Crying Cedar (Cèdre qui pleure), acrylique sur toile de format carré (100 x 100 cm), a ainsi pris naturellement, spontanément, figure humaine. Symbole de tout un peuple qui crie sa colère et sa rage, et jette sa douleur et son désenchantement à la face de ses dirigeants mais aussi du monde.

Mouna Sehnaoui, peindre la révolution avec humour

Elle a toujours eu le graphisme patriote Mouna Bassili Sehnaoui... Depuis ce fameux Loubnan en lettres arabes stylisées servant de logo au ministère du Tourisme qu’elle dessine en 1967 jusqu’à ses « chroniques sur toiles de la vie en temps de guerre » aux scènes, paradoxalement, naïves, toutes en couleurs vives, gaies et fraîches. Sans oublier ses peintures sur panneaux des manifestations du 14 mars 2005. Cette artiste profondément attachée à un Liban indépendant, pacifique et réellement interconfessionnel, ne pouvait manquer cette révolution d’octobre. « J’y ai participé dès les premiers jours, par solidarité avec les revendications du peuple. Et en particulier avec celles des jeunes qui m’ont épatée par leur intelligence, leur sens civique et leur humour aussi. »

Autant de facettes de cette magnifique révolution libanaise que Mouna Bassili Sehnaoui va traduire dans des acryliques sur toiles, toujours naïves et colorées, pleines de figures et de symboles libanais de coexistence, de paix et de prospérité… À l’instar de ce cèdre personnifié tenant une pancarte sur laquelle est écrit en arabe « Kelloun yaani kelloun », de cette joyeuse chaîne humaine de manifestants intitulée « Révolution = Évolution » ou encore de cette place des Martyrs dominée par le clocher, le minaret et une abondance de drapeaux libanais portés par une foule en blanc, couleur de l’espoir…


(Lire aussi : Nadine Labaki : Les jeunes de la révolution rivalisent d’intelligence et de maturité)



Alexandra Hélou : From London with Love

Un post par jour sur Instagram. Pour faire la révolution. Pour accompagner, même de loin, ce soulèvement populaire qui réclame le changement. Et se glisser, même virtuellement, dans cette chaîne humaine, symbole radieux de l’unification de tout un peuple qui rêve d’un Liban meilleur.

Coincée à Londres, où elle poursuit un master en Digital Media (animation et illustration), Alexandra Hélou, illustratrice de 26 ans, ne pouvait participer aux manifestations sur le terrain. « Très triste de ne pouvoir être sur place en ce moment historique.

Et spécialement le dimanche de la chaîne humaine », la jeune femme, qui a protesté devant l’ambassade du Liban à Londres et suit assidûment les nouvelles du pays via les réseaux sociaux, s’est donné pour mission d’apporter sa contribution à cette révolution en marche, en en dessinant des scènes marquantes. C’est ainsi que depuis les premiers jours, elle marquera sa solidarité envers les manifestants, en postant chaque jour sur son fil Instagram (kibok.art) une illustration inspirée d’un moment fort de cette salutaire révolte.

Parmi ses dessins les plus parlants, on retiendra ce portrait d’un soldat de l’armée au regard ému à qui des manifestants offrent des fleurs ou encore ce groupe de jeunes qui nettoient les rues où ils manifestent… Des images, au graphisme épuré et dynamique, symboliques, à plus d’un niveau. Et raconteuses d’une rue libanaise pacifique, à la conscience civique et écologique élevée, et surtout déterminée à reprendre en main son destin.



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