Lucien Bourjeily : Si le peuple cesse d’avoir peur, ils cesseront, eux, d’exister 

Lucien Bourjeily lors des précédentes manifestations contre le pouvoir, en 2017. Photo DR

C. K. | OLJ
31/10/2019

Depuis qu’il est descendu dans la rue pour s’asseoir à côté des manifestants et crier la révolte du peuple, Lucien Bourjeily ne déchante pas. Cet homme de théâtre mais aussi de cinéma (Ghada el-Eid) n’en est pas à sa première manifestation. Battu par les forces de sécurité lors de précédents mouvements de contestation, il avoue : « Certes, dans les coulisses, il y a de la fatigue, et beaucoup de gens battus dont on ne parle pas. Mais plus rien ne peut arrêter ce raz de marée. Aussi, c’est une énorme erreur que d’avoir mis l’armée face au peuple car elle est issue du peuple. Seules les républiques dictatoriales le font. Comment expliquer ce lien qui s’est formé entre les Libanais vivant dans le pays et les émigrés ? » « C’est l’espoir qui les a réunis. Souvenez-vous, avant ces douze jours qui se sont écoulés on avait perdu espoir. Aujourd’hui, la flamme a rejailli à nouveau. Ces places publiques nous ont révélé à nous tous non nos différences, mais nos similitudes. Nous avons réalisé que ce qui nous différenciait, c’est notre rapport au pouvoir en place. De plus, les gouvernants vocifèrent en clamant l’union nationale et le vivre ensemble. S’ils pouvaient ne pas se mêler ! Nous vivons en toute évidence ensemble et nous n’avons pas besoin de ces donneurs de leçon. Ce sont eux qui nous séparent. Preuve en est : dès qu’ils voient que le pays est uni, ils essaient de le démembrer et de le désunir pour mieux gouverner. Cela fait des années qu’ils alimentent la peur de l’autre parce qu’ils sont en pleine crise existentielle. Si le peuple libanais cesse d’avoir peur de l’autre, ils cesseront, eux, d’exister. Actuellement, ce pouvoir a craqué et les fissures en son sein s’agrandissent. Je ne suis le héraut de personne, mais tout ce peuple n’est plus dupe des promesses qu’on lui sert à longueur de journée. Avec arrogance et déni. Comme lorsqu’une juge trouve seulement l’heure présente opportune pour sortir des dossiers de son tiroir. Personne ne se demande ce qu’ils faisaient dans les tiroirs tous ces dossiers ? N’est-ce pas un autre moyen d’abêtir encore plus le peuple. Pour moi les pouvoirs exécutif et judiciaire sont déjà tombés. Attendons plus tard la formation d’un nouveau gouvernement et de nouvelles législatives. »

Et de reprendre : « Ce qui a le plus blessé le peuple, c’est que malgré tout, le pouvoir restait sourd et aveugle à ses demandes. Comme s’il n’existait pas. On a donné une procuration à la classe politique, mais à présent on l’a reprise. La population est déjà rodée à leurs manipulations, aux rumeurs qu’ils lancent en vrac. Cette équipe qui gouverne depuis longtemps le pays a la vue courte. De plus, aucun manifestant n’est contre un homme spécifique. Ils sont tous contre le système pourri. Aujourd’hui, cette foule énorme a repris l’autorité. Ces événements ont prouvé que l’arme la plus importante de la rue, c’est le téléphone portable. On peut faire taire les médias, les reporters, mais il y aura toujours un cellulaire par-ci par-là qui témoignera. » Et de conclure : « J’espère très fort que l’on ne s’essoufflera pas, conclut Lucien Bourjeily. Ce mouvement sans chef (fait que j’approuve totalement) est si spontané que chacun est là pour soutenir l’autre et pour le relever. »



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