X

Culture

Trois vibrantes voix dans la « révolution » en marche

Art pictural
25/10/2019

Si la politique doit être imbibée d’organisation, de responsabilité et du respect des libertés, l’art est témoignage, réflexion et analyse. Jamil Molaeb, Nada Sehnaoui et Tom Young en donnent l’exemple à travers trois œuvres : au souffle contestataire hugolien pour le premier, prémonitoire aux couleurs unifiées pour la seconde et incandescente d’espoir pour le troisième.


Jamil Molaeb, « La Révolution au Liban », huile sur canevas 60 x 80 cm, octobre 2019.

Jamil Molaeb : C’est un moment historique

Jamil Molaeb, un des maîtres de la peinture moderne libanaise, vient de donner de son atelier à Baïssour, à travers une huile intitulée La révolution au Liban, une éclatante illustration de cette exceptionnelle contestation d’un peuple contre ses dirigeants (qu’il a publiquement et copieusement conspués) qui remue le Liban depuis huit jours. Une toile qui porte l’empreinte d’un cri hugolien envers une flagrante injustice sociale.

Depuis plus de huit jours, la rue se déchaîne contre une caste politique qui ne lui a rien donné depuis des décennies. Une litanie répétée depuis des lustres face aux manquements basiques de l’État en ce qui concerne les droits des citoyens, avec des doubles factures qui se sont odieusement et sans vergogne banalisées. Électricité, eau, pollution, système de santé défaillant, état « préhistorique » des routes, absence de transports en commun, chômage record, salaires insignifiants, éducation bancale, d’un côté. Et de l’autre, corruption, mensonge, insécurité, féodalisme, népotisme, incompétence...

Une litanie affligeante pour le peuple et un chapelet éhonté pour ceux qui prétendent tenir les rênes du pouvoir.

Tous ceux qui ont assisté (sur écrans télé ou in vivo) à cette mobilisation ont été sans nul doute ressenti un sentiment de libération face à toutes les injustices subies, devant le flot courageux de leurs concitoyens brusquement nourris de lait de lionne et lâchant du fond des tripes le trop plein et le ras-le-bol des années noires de frustrations et de droits spoliés. C’est tout cela, et plus, que reflète le tableau de Jamil Molaeb.

Voilà un tableau mêlant les Bas-fonds de Maxime Gorki, les Misérables de Victor Hugo, les édentés de Charles Dickens, les damnés de la terre de Frantz Fanon ainsi que le luxe des jeunes filles et des hommes aux habits griffés. Univers libanais aux multiples paradoxes et couleurs. Univers bigarré aux couches sociales laminées par une paupérisation rouleau compresseur. Un peuple aux blessures béantes qui a oublié aujourd’hui ses dissensions confessionnelles, qui a ravalé sa misère, qui dans un sursaut de conscience et de réveil national tente en vain de voir une aurore qui tarde tant à pointer...

L’art qui dénonce et transcende n’est pas une idée neuve. Guernica de Picasso est là. Germinal de Zola est là. La Liberté de Delacroix est là. Et on n’a certainement pas tout dit...

Mais la parole est donnée à l’artiste qui explique cette toile née de toute évidence sous le coup de l’émotion, du sentiment d’euphorie, de la volonté de l’espoir, de l’élan de patriotisme, du sens vengeur pour une population malmenée, bafouée, écrasée, qui s’est longtemps contenue et tue... « La Révolution au Liban, une huile sur canevas de 60x80 cm, représente un exceptionnel moment historique, attendu depuis très longtemps où les Libanais de Tripoli à Byblos, en passant par Beyrouth, Saïda et Tyr, se révoltent contre des dirigeants injustes envers ce pays tant aimé. C’est une révolution contre tous les politiciens qui ont volé le Liban. C’est une révolution contre eux tous. De haut en bas. Cette peinture représente le tempérament du peuple libanais, son amour pour la vie et le Liban, leur manière spontanée de changer leur coléreuse manifestation en un festival national de musique et de couleurs. Les Libanais sont les maîtres de la joie et de la vie. Cette révolution est la preuve que le peuple libanais, tel un phénix, renaîtra de ses cendres. Pour un Liban meilleur, nouveau et propre », dit Jamil Molaeb.


(Lire aussi : Les images de la révolution en disent long)



« La carte du Liban », de Nada Sehnaoui, 2019.

Nada Sehnaoui : les couleurs unifiées

Nada Sehnaoui a toujours produit une œuvre-révolte contre le statu quo. Que ce soit à travers ses installations à grande échelle interrogeant l’amnésie collective et la mémoire de la guerre, pour exorciser les démons de cette dernière, ou à travers ses interventions artistiques notamment celle sur les unes de L’Orient-Le Jour.

Il y a quelques mois de cela, en avril 2019 plus précisément, l’artiste a présenté « How Many How Many More » à la galerie Tanit, marquant ainsi son retour à la peinture et la sculpture.

Une exposition « appel à la réconciliation et une ode au Liban, pays meurtri ». Sehnaoui y invitait une fois de plus ses compatriotes à effectuer une pause-mémoire, comme « point de départ d’un mouvement de résilience personnelle et collective ». À travers des séries de toiles abstraites et d’œuvres sculpturales conceptuelles, intégrant des éléments de la vie quotidienne, elle « remet aussi en cause la linéarité de l’histoire et ouvre des portes vers de possibles futurs. »

Une sculpture de la carte du Liban, coupée en plusieurs morceaux et peinte en noir, faisait partie des œuvres exposées. Symbolisant un pays écartelé, assombri par les divisions intestines, englué dans ses contradictions. Alors que le pays et ses citoyens pensaient traverser un tunnel sans issue, voilà que les mouvements populaires de masse secouent l’inertie et l’amnésie, injectant une lueur d’espoir et des touches de couleurs à l’œuvre de Sehnaoui. « Depuis avril, j’ai poursuivi le travail sur la carte du Liban, mais là elle est unifiée et non plus morcelée, créée par des couleurs qui ne s’opposent plus mais s’harmonisent. »

Une œuvre prémonitoire d’un Liban aux couleurs unifiées ?


(Lire aussi : La « révolution » libanaise en six illustrations chocs)



Tom Young, « Flare », 54 x 65 cm, 2019.

Tom Young : les feux de la révolte

La place Riad el-Solh en plein embrasement : de grands fumigènes rouges allument le ciel et couvrent tous les visages d’une teinte rouge sang. On entend les chants et les cris des manifestants, ils tapent des mains, les drapeaux sont brandis haut, on dirait des torches en feu. Parmi la foule, un peintre d’origine anglaise s’abreuve de ce spectacle fascinant : « Depuis dix ans que je vis au Liban, je n’avais jamais vu un tel sentiment d’unité entre des gens de confessions et de milieux sociaux si différents », dira-t-il.

Tom Young, un amoureux du Liban connu pour avoir investi de ses tableaux des lieux mythiques beyrouthins, tels que le Grand Hôtel Sofar ou encore la Maison rose de Ras Beyrouth, est lui aussi descendu dans la rue cette semaine. « Peindre l’énergie et l’atmosphère de ce qui est en train de se passer, c’est ma façon à moi de contribuer à cette cause », note-t-il. « Dans ce tableau, j’essaye d’exprimer la passion et l’espoir du peuple, et cette lumière intérieure qui fait briller le cœur des gens depuis le début des événements. Mais si on regarde de près, il y a une silhouette sombre dans la fenêtre à gauche, qui représente peut-être les élites politique qui sont déconnectées, regardant et observant sans véritablement écouter, et qui attendent que les gens se calment afin de réinstaurer le statu quo. C’est juste une peur, personne ne sait ce qui se passera. » Pour capter ce vif instant de lumière baroque, Tom Young se sert de la technique impressionniste, particulièrement efficace pour rendre compte de l’effervescence qui secoue la place Riad el-Solh depuis maintenant une semaine. « Je rentrais du Sud vers Beyrouth vendredi dernier et il a fallu que je zigzague par les petites routes parce que les voies principales étaient bloquées par des feux et des barricades. Quand je suis arrivé à Ouzaï et dans la banlieue sud, j’ai été estomaqué de voir les rues pleines de gens dansant et brandissant des drapeaux libanais. Personne ne montrait les drapeaux des partis politiques. Ils chantaient des chants pour un Liban libre et démocratique. Quand j’ai vu ça, j’ai compris que quelque chose de différent était en train de se passer : je suis sorti de ma voiture et je les ai rejoints. »


Lire aussi
Sandra Kheir Sahyoun lance son « Cri du cèdre »

Comment réagir à la « révolution » libanaise quand on est loin ?

À la une

Retour à la page "Culture"

Vos Commentaires

Chère/cher internaute,
Afin que vos réactions soient validées sans problème par les modérateurs de L'Orient-Le Jour, nous vous prions de jeter un coup d'oeil à notre charte de modération en cliquant ici.

Nous vous rappelons que les commentaires doivent être des réactions à l'article concerné et que l'espace "réactions" de L'Orient-Le Jour, afin d'éviter tout dérapage, n'est pas un forum de discussion entre internautes.

Merci.

 

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

RIEN DE VRAIMENT INTERESSANT. CE QU,ON VOIT AU VIVANT EST L,IMPORTANT. LA REVOLTE VIVANTE DU PEUPLE LIBANAIS.

Dernières infos

Les signatures du jour

Un peu plus de Médéa AZOURI

C’est tous les jours dimanche

Les + de l'OLJ

1/1

Le Journal en PDF

Les articles les plus

A WEEKLY EDITION CURATED AND
PERSONALIZED BY OUR EDITORIAL TEAM

SIGN UP TO OUR NEWSLETTER IN ENGLISH

More Info See Sample
x

Pour enregistrer cet article dans votre dossier personnel Mon Compte, vous devez au préalable vous identifier.

L'OLJ vous offre 5 articles

Nous sommes un journal indépendant, nous chérissons notre liberté qui découle de notre autonomie financière comme de nos principes éthiques. Votre soutien, cher lecteur, est plus que nécessaire pour pérenniser nos initiatives.

Je poursuis la lecture

4

articles restants