Nadine Labaki : Les jeunes de la révolution rivalisent d’intelligence et de maturité

La cinéaste libanaise Nadine Labaki, une rose à la main, lors d’une manifestation dans le cadre de la révolte populaire née le 17 octobre. Photo Patrick Baz/AFP

Ils témoignent
C. K. | OLJ
31/10/2019

La cinéaste à la carrière internationale Nadine Labaki n’en est pas à sa première révolte. Capharnaüm, son dernier film nommé aux Oscars, représente le résumé de toute une vie et sa petite révolte personnelle. Un combat continu contre l’injustice et le système qui opprime le peuple. « Lorsque cette révolution a commencé le 17 octobre, dit-elle, je n’ai pas du tout réfléchi. J’ai décidé, instinctivement, sans aucune stratégie, qu’il était de mon devoir de citoyenne libanaise d’en faire partie. Il fallait de toute urgence me joindre à ce cri du peuple, juste et spontané. Et certainement user de ma voix et de l’influence que je peux avoir, autant que possible, pour être un support à ce cri populaire. Pour moi, cela relevait du bon sens. Pas une minute je n’ai réfléchi à ma position en tant qu’artiste, à ce que je représente ou même aux dangers que j’allais encourir. »

« Cette révolution est venue continuer ma petite révolte personnelle, poursuit-elle. J’y participe en accompagnant le peuple et en étant près de lui. Ce sont les jeunes qui ont été pour moi les plus inspirants. Ils rivalisent d’intelligence et de maturité. Ainsi la chaîne humaine, dont eux seuls sont à l’origine, a vu le jour en quatre jours, et les réunions et débats qui s’installent aux quatre coins de la ville témoignent de cette maturité au niveau politique. J’ai été sidérée par leur manière de travailler et leur pacifisme et je me suis laissée emporter par leur flot. C’était donc à moi de les suivre et d’aller dans leur sens. »

Connue pour son optimisme et sa positivité (« sans cela je ne serai pas restée au Liban », dit-elle), elle trouve qu’il est de son devoir de toujours y croire : « Le fatalisme et le défaitisme de certains n’a pas réussi à m’atteindre. Et ce qui m’anime à chaque fois, c’est la beauté du peuple. Seul ce peuple grand et beau attire les touristes. Ce ne sont ni la nature défigurée du pays, ni ses ordures, moins encore son urbanisme chaotique. »

La politique ? « Elle ne m’intéresse pas, répond Nadine Labaki. Je la fais à ma manière comme dans Capharnaüm, en remuant les gens sur la fréquence des émotions. Je suis certaine que le cinéma, bien utilisé, peut être une arme car il initie un éveil. » Et de répéter : « Je suis une artiste et pas une politicienne. Si je suis dans la rue, c’est pour apporter du réconfort à toutes ces personnes qui souffrent parfois de relâchement. On s’est trop adapté à l’injustice et au chaos et en restant silencieux, on collabore au crime. Je suis en colère contre ceux qui disent “C’est la vie”, “Le Liban est ainsi fait”. Cette révolution a démontré le contraire : Non le Liban n’est pas ainsi fait. »

C’est un cri que lance Labaki, la larme à l’œil. « Oui, je reste touchée par la mauvaise foi des dirigeants envers leur peuple comme j’avais été touchée par la mauvaise foi à l’égard de mon film Capharnaüm, mais cela ne réussira pas à m’abattre. Le cynisme détruit tout, mais il ne détruira pas cette masse de personnes qui crient, dansent et chantent à l’unisson. Et ceux qui critiquent ces danses et ces chants ne comprennent pas que nous, libanais, avons toujours tourné nos peines en joies pour exorciser le tragique. Si nous avons réussi jusqu’à présent, c’est grâce à notre empathie et à notre humanité. » Rappelons que lorsque la cinéaste s’est assise face aux soldats, elle n’a pas hurlé mais les a simplement regardés dans les yeux en leur intimant un refus de la main. « Aujourd’hui, c’est notre seule chance de construire un nouveau pays à la hauteur de son peuple, de ses ambitions et de ses attentes, dit Nadine Labaki. Il ne faut pas perdre cette occasion. Elle ne se répétera pas. Et je suis convaincue qu’on accouchera, même dans la douleur, d’un Liban très beau. »


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