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Diaspora

Suzanne Kabbani, maître chocolatier, bientôt établie au Liban

Portrait

Celle qui a quitté le Liban durant les années de guerre revient mettre son savoir-faire, acquis en Côte d’Ivoire, à la disposition du pays de ses origines.


Rania NAWAR | OLJ
16/09/2019

Dans un quartier de l’ouest de Beyrouth délaissé par ses piétons, le silence règne, brisé seulement par quelques miaulements de chats ici et là. Dans les rues de Zarif, en cette froide nuit de février, les lumières dans les appartements sont rares… À l’instar des habitants. Nous sommes au début des années 80, la guerre fait rage dans certaines régions du Liban, alors que dans d’autres règnent la prudence et l’attente.

En cette heure tardive, l’appartement de la famille Kabbani est l’un des rares illuminés dans ce quartier. Mohammad Kabbani fait étudier Suzanne, sa fille de 8 ans. « Allons, ma petite, recommence, lui dit-il. Et surtout n’oublie pas que l’écriture arabe s’écrit toujours de la droite vers la gauche et jamais le contraire ! Quand tu auras terminé de copier l’alphabet, tu iras te coucher, c’est suffisant pour ce soir. » Puis il s’étend sur le canapé, regardant sa montre : c’est l’heure des nouvelles tant attendues sur Télé-Liban, la chaîne publique : il faut rester au courant des dernières infos, qui ne sont pas rassurantes… Mohammad Kabbani, issu d’une des principales familles de Aïn el-Mreïssé, n’est de retour à Beyrouth que depuis quelques années.

En 1960, il avait émigré en Côte d’Ivoire, s’installant à Abidjan dans l’espoir d’améliorer sa situation financière. En 1966, il s’est marié avec Samia Sakr, une Libanaise de Mazraa. C’est en 1978, après avoir fondé une famille de cinq enfants, quatre filles et un garçon, qu’il décide de renvoyer sa famille au Liban, afin que ses enfants grandissent dans une ambiance familiale.

Retenu par son travail en Côte d’Ivoire, il leur rend néanmoins visite fréquemment.

« Mon père a toujours eu le souci de nous transmettre la culture, l’identité et la langue libanaises, se souvient Suzanne Kabbani, aujourd’hui maître chocolatier. À ma mère, il disait souvient : “Samia, les enfants doivent apprendre à lire et à écrire l’arabe, je voudrais qu’ils gardent leur vraie identité”. » Tels sont les quelques souvenirs que Suzanne garde du Liban.

Quelques mois après cette soirée de recopiage de l’alphabet arabe, alors que la situation sécuritaire n’a cessé de se dégrader, la famille Kabbani reprend le chemin d’Abidjan, après avoir fui vers la Syrie. L’installation est alors définitive. « Le fracas des bombardements tout au long du chemin jusqu’à la frontière syrienne est toujours gravé dans ma mémoire ! » raconte Mme Kabbani. Et pourtant, malgré ces souvenirs de guerre, elle garde une belle image du Liban. « Malgré la distance et la guerre, je reconnais que l’amour et le respect que je ressens pour le Liban et la belle image que je garde du pays de mes origines sont dus à l’éducation que j’ai reçue de mes parents. Un jour, adolescente, je suis revenue à la maison, les larmes aux yeux, racontant à ma mère qu’une fille du Liban m’avait insultée et traitée de “sunnite”. Je n’avais pas compris quelle était ma faute ! Jamais on ne parlait de religion dans notre famille. Ma mère, sans se départir de son sourire, m’avait expliqué qu’il fallait considérer que notre ville d’origine est Beyrouth, plutôt que de parler de religion ! C’est cette éducation qui a façonné mon identité, loin des conflits communautaires. Une identité dont je suis fière, qui m’a appris que je suis libanaise, ni plus ni moins ! »


De la comptabilité au chocolat

Tout en restant attachée à ses racines libanaises, Suzanne a grandi au milieu de la société ivoirienne. Après une carrière de comptable, elle décide de laisser parler ses rêves. « Un jour, raconte-t-elle, laissant mon rêve m’emmener vers d’autres horizons, j’ai décidé de changer de métier. J’ai annoncé à mon père que je voulais devenir maître chocolatier dans ce pays premier producteur mondial de cacao », explique-t-elle. « Regardez ! C’est ma fille qui se révolte », lui a rétorqué son père. « Mais je voyais de la fierté dans ses yeux », ajoute-t-elle.La décision de Suzanne était mue par la vie de misère que mènent les planteurs de cacao en Côte d’Ivoire. Elle pensait qu’il fallait faire quelque chose pour leur offrir une vie plus digne. Elle travaille alors en contact direct avec les producteurs en vue d’un produit final à valeur ajoutée. « Après 15 ans dans la production du chocolat, j’ai pu changer la vie des femmes en leur offrant un vrai métier, explique-t-elle. Ces femmes, si souvent privées d’éducation par manque de moyens, avaient enfin la possibilité de devenir des membres actifs dans leur société. Et par le fait même, j’ai changé l’histoire du chocolat ivoirien en montrant que ce peuple était capable de produire un haut niveau de qualité. »Son engagement professionnel n’est pas sans risques. « Je devais me rendre dans des régions lointaines, pratiquement dépourvues d’électricité et d’écoles, pour offrir une formation à des planteurs de cacao, illettrés dans leur grande majorité », dit-elle. Mais, en 2017, c’est la consécration, quand elle décroche le titre de Maître Chocolatier 2017 de Côte d’Ivoire. « Ce titre m’a rassurée sur le fait que j’étais sur la bonne voie », souligne-t-elle.

Les honneurs ne se limitent pas à la Côte d’Ivoire. En mai 2018, Suzanne Kabbani est invitée à assister à la Lebanese Diaspora Energy (LDE). Elle y est décorée par le ministre des Affaires étrangères Gebran Bassil, en même temps que d’autres personnalités de la diaspora. C’est cet événement, explique-t-elle, qui lui a permis de remettre un pied dans un pays qu’elle avait quitté enfant, dans des circonstances pénibles.


« Je rentre à la maison pour ne plus être une étrangère »

Ce retour amorce une nouvelle relation avec la terre de ses aïeux. L’entrepreneure révèle ainsi à L’Orient-Le Jour que sa marque, « Les Douceurs de Suzanne », sera bientôt implantée au Liban. « Aujourd’hui, dit-elle, je suis prête à mettre mon savoir-faire à la disposition de mon pays d’origine. »

Ses visites au Liban, fréquentes ces mois derniers, ont fait remonter en elle une certaine nostalgie. « Chaque fois que je suis au Liban, je redeviens une petite fille aux yeux scintillants, reconnaît-elle. En me promenant la nuit sur le port de Batroun que j’ai visité récemment, j’ai regretté d’avoir perdu les plus beaux jours de ma vie à l’étranger. Maintenant, je comprends ce qu’a ressenti ma mère, elle qui s’était mariée à 14 ans et qui avait dû passer ses jeunes années à l’étranger, loin de sa culture et de sa famille… ».

Avec le temps, ce lien avec le Liban ne fait que se renforcer. « Bien sûr que je reviendrai bientôt vivre au Liban, lance Suzanne Kabbani. Je suis fatiguée de devoir répondre aux mêmes questions en Côte d’Ivoire : de quel pays es-tu ? Es-tu une étrangère ? Je voudrais qu’on me questionne sur ma famille, sur mon métier. Je rentre à la maison pour ne plus être une étrangère. Je reviens à la mère patrie et je marquerai l’histoire de mon propre pays… Le Liban ! »

Cette page est réalisée en collaboration avec l’Association RJLiban. E-mail : monde@rjliban.com – www.rjliban.com


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