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Liban

Chouf-Aley : rêves de conquête et réveils douloureux

Analyse
Élie FAYAD | OLJ
04/07/2019

Terre de particularismes, trop souvent exacerbés, la Montagne druzo-chrétienne résume à elle seule toute la complexité de la scène politique libanaise. Elle est au cœur de l’équation mise en place avec la création de l’État libanais moderne, que l’on situe sa genèse dans l’entité incarnée par Fakhreddine II, au début du XVIIe siècle, ou bien, deux siècles et demi plus tard, dans l’axe prospère du commerce de la soie naturelle (Mont-Liban producteur, Beyrouth exportatrice et France cliente).

Situés géographiquement au centre du pays, les cazas du Chouf et de Aley (auxquels il faudrait adjoindre Baabda, du moins dans sa partie montagneuse) renferment tous les ingrédients du cocktail explosif que l’on nomme Liban. C’est là, et nulle part ailleurs, que naquit l’idée libanaise, si jamais il y en eut une. C’est là que cette idée, fondée sur la diversité, la vie voulue ou contrainte avec l’autre, reçut en quelque sorte son baptême du feu… Il faut dire ses baptêmes du feu puisque le sang continue d’y couler.

Du sang druze versé par des druzes, pas par des chrétiens, répliquera-t-on. Où donc est le problème? C’est que dans ce pays, et plus encore dans cette région, les rapports intercommunautaires revêtent un caractère si complexe qu’il ne faut jamais se fier aux apparences pour essayer de comprendre. Elles sont souvent trompeuses… Manifestement, elles l’étaient, dimanche dernier dans le Chahhar, une de ces régions où les plaies de l’histoire sont si lentes à cicatriser.


(Lire aussi : Geagea à Aoun : « Ce mandat est le vôtre. Ne permettez à personne de le gâcher »)


Au commencement est, certes, le clivage historique d’origine clanique opposant les Joumblatt aux Arslane. Avec la naissance du Liban moderne, ce clivage s’est progressivement adapté aux contours et aspérités de la vie politique libanaise, perdant peu à peu son caractère clanique à mesure que des mariages entre membres des deux familles étaient prononcés (la mère de Walid Joumblatt était une Arslane, et celle de Talal Arslane est une Joumblatt). En somme, la rivalité s’est avec le temps « civilisée », tout en conservant un aspect traditionnel en ce qui a trait à l’allégeance, souvent sur base familiale, des druzes à l’un ou l’autre des partis. L’une des facettes de ce traditionalisme, mais qui témoigne en même temps d’une relation apaisée, est la coutume adoptée par le leader de Moukhtara de laisser, lors des élections législatives, un siège vacant à Aley à son adversaire de Khaldé. En vérité, il s’agit pour M. Joumblatt et son Parti socialiste progressiste de faire d’une pierre deux coups : respecter la tradition en s’abstenant d’éliminer de l’échiquier politique et parlementaire le leadership des Arslane, mais aussi consacrer la suprématie des Joumblatt, elle aussi historique, sur la Montagne. Une suprématie qui, tout en impliquant la responsabilité de la prise en charge de la défense des druzes et de leurs intérêts, a cela de particulier qu’elle s’exerce sur des cazas dont les électeurs druzes forment moins de 50 % du total (en comptant les sunnites de l’Iqlim el-Kharroub). Cette donnée est essentielle pour qui veut comprendre la « nervosité » chronique du leadership joumblattiste lorsqu’il est challengé sur ses terres.

D’Achrafieh et de Kfarchima à Zghorta et Bécharré, les chrétiens disposent d’un territoire où ils forment plus de 90 % du total des inscrits ; les sunnites sont dominants dans les grandes villes du littoral, l’extrême nord du pays et la Békaa centrale hors Zahlé ; et les chiites sont « chez eux » dans des régions relativement vastes, au Liban-Sud et dans le nord de la Békaa. Rien de tel chez les druzes où même dans leur sanctuaire principal, le Mont-Liban-Sud, ils sont minoritaires. Certes, pour qui rêve d’un État civil et laïc débarrassé des carcans confessionnels, ce saucissonnage peut paraître rétrograde. C’est cependant la réalité du pays, et ce n’est pas en se bouchant le nez de dégoût qu’on ferait avancer la cause laïque.


(Lire aussi : Gebran Bassil a-t-il menacé Raya el-Hassan ?)



Le nouveau « conquérant » est arrivé

Pour en revenir à l’équation interdruze, elle paraît jusqu’ici claire et pratiquement immuable. Elle se complique dès lors qu’un autre acteur de la Montagne, en l’occurrence chrétien, entre en jeu avec l’intention déclarée ou pas de remettre en question l’ordre établi, c’est-à-dire la suprématie joumblattiste, avec ou sans le concours de puissances extérieures. D’Ibrahim Pacha l’Égyptien à Bachar el-Assad, en passant par Ariel Sharon, sans parler d’Istanbul, de Paris, Londres, Saint-Pétersbourg ou Vienne, tout le monde s’est intéressé à un moment ou un autre à ce cœur battant du Liban… avec les résultats catastrophiques que les livres d’histoire nous relatent.

Mais encore faut-il les lire, ces livres, même avec leurs différences béantes, si l’on veut que les mêmes erreurs ne produisent plus les mêmes tragédies.

Les dernières législatives, en mai 2018, ont fait en apparence le lit de quatre principales forces politiques dans la nouvelle circonscription du Chouf-Aley, la plus grande du pays en termes de nombre de sièges (13) : ce sont, dans la Montagne, le PSP, les Forces libanaises, le Courant patriotique libre et le Parti démocrate libanais de Talal Arslane (auxquels il faut ajouter le courant du Futur dans l’Iqlim el-Kharroub). À la faveur de la proportionnelle, l’alliance CPL-PDL a réussi à arracher quatre sièges à la liste dominante PSP-FL-Futur (9 sièges). En réalité, même si l’apport arslanien n’est guère négligeable, c’est le CPL qui aura, au final, véritablement marqué son coup. M. Arslane, lui, fait plutôt figure d’élu « assisté », dans la mesure où il n’avait pas de candidat druze face à lui à Aley, mais aussi parce qu’il a été « annexé », d’une certaine manière, à un bloc chrétien, en l’occurrence le « Liban fort » de Gebran Bassil.


(Lire aussi : Entre tentatives d’apaisement et persistance des crispations)



Ce dernier, en revanche, a fait son entrée en force dans la circonscription, mais cela en soi ne pose pas de problème. Nul, en effet, n’a contesté la légitimité de l’élection de candidats aounistes dans les deux cazas, en dépit du fait que, dans la campagne électorale, certaines prises de position publiques du chef du CPL ont été considérées comme rouvrant les plaies du passé. Mais outre le fait que M. Bassil a continué, après les élections, à porter un discours de la même teneur – jusqu’à samedi dernier à Kahalé –, ce qui paraît clairement mettre le feu aux poudres, c’est plutôt l’usage qu’il fait du leadership arslanien. Sous couvert de combattre le « monopole » joumblattiste chez les druzes, il transforme son ami Talal Arslane en bélier avec lequel il cogne sur le mammouth adverse. En apparence, il s’agit donc d’un leadership druze qui conteste tout à fait légitimement la mainmise de son adversaire de la même communauté. En réalité, c’est un protagoniste chrétien qui, croyant (encore une fois) pouvoir conquérir la Montagne, cherche à diviser les druzes pour régner.

Dans un premier temps, la secousse est interdruze et, après, tout peut arriver. Comme cela est déjà arrivé plus d’une fois…


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C- F- Contributions et Interprétations

Vous écrivez :
..."Avec la naissance du Liban moderne, ce clivage s’est progressivement adapté aux contours et aspérités de la vie politique libanaise, perdant peu à peu son caractère clanique à mesure que des mariages entre membres des deux familles étaient prononcés (la mère de Walid Joumblatt était une Arslane, et celle de Talal Arslane est une Joumblatt).""
C’est le donc le mariage, et non la musique qui adoucit les mœurs claniques !
Qu’ils soient couronnés ou non de succès, ces "alliances familiales", pour paraphraser Sacha Guitry, "ont leurs chaînes de mariage tellement lourdes, qu’il faut être à plusieurs pour les porter".
Bref, a-t-on une idée du coût humain (à part ces deux malheureuses victimes du dimanche), seulement le coût humain (sans parler politique, et sans retour à l’histoire, qu’elle soit ancienne ou récente) pour qu’un chef de clan soit définitivement installé sur sa région ? D’où cette question, et elle s’adresse à tous, quel que soit sa couleur politique ou sa religion, (on en a connu de telles fusillades chez d’autre factions) une question éminemment pertinente : seront-ils plus accueillants envers d’autres, si de tels comportements se produisent entre des gens de la même région, de la même religion (minoritaire !), pour parler finalement de "vivre ensemble"…
Qu’on cesse d’abord de s’adresser aux instincts des gens, comme si leurs électeurs étaient leur propriété…

Honneur et Patrie

"Les Turcs, avec la complicité des Anglais et de leurs "clients" les druzes du Mont-Liban, d'orchestrer des massacres de grande ampleur contre les maronites et les autres chrétiens, évènements qui se produisirent entre 1840 et 1860 et se soldèrent_par une reconnaissance d'autonomie du Mont-Liban sous protection des nations européennes (Règlement organique de 1864)."
Anne Laurent - Les chrétiens d'Orient vont-ils disparaître ? - Editions Salvator 2018

Irene Said

Faudrait expliquer gentiment et avec patience à ces chers chefs druzes, version Arslane et version Joumblatt, que les rêves de conquêtes qui pouvaient être possibles aux 19 et 20èmes siècles ne le sont plus au 21ème !
Les temps ont changé pour tout le monde partout et aussi au Liban, que ce soit dans la "Montagne", sur la côte ou ailleurs.
Les peuples modernes préfèrent la vraie démocratie, la paix et le progrès.
Irène Saïd

gaby sioufi

REFLECHISSEZ Y BIEN, SANS PARTI PRIS, EN TOUTE SINCERITE & OBJECTIVITE :
EN IRAQ, EN SYRIE ET AU LIBAN ,
TOUTES LES MINORITES, LES CHRETIENS, LES DRUZES & SURTOUT LES SUNNITES SURVIVENT DORENAVANT SOUS LA PROTECTION DU POUVOIR CHIITE DE VALI FAKIH !
AVEC LA BENEDICTION DE BIBI , DONALD & VLADIMIR .

Antoine Sabbagha

Ici réside le problème les druzes dans leur sanctuaire principal, le Mont-Liban-Sud, ils sont devenus minoritaires et ils ont donc peur du changement démographique et perdre ainsi leur canton .

Sarkis Serge Tateossian

C'est triste et lamentable.
Où est l'esprit de l'union ? L'union de tous les libanais ?
À chaque fois sur l'on parle d'efforts pour la prospérité économique du pays, le lendemain on fait un bond en arrière.

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