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Moyen Orient et Monde

« Les milices qui défendent Tripoli sont plus anti-Haftar que pro-Sarraj »

Interview express

Chercheur non résident au Middle East Institute, Emadeddine Badi livre son point de vue à « L’Orient-Le Jour ».

24/05/2019

La Libye n’a besoin de personne pour « se suicider », a mis en garde mercredi l’émissaire de l’ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, en référence à la dégradation de la situation dans ce pays riche en pétrole, regrettant le manque de réaction de la communauté internationale. L’actuelle confrontation armée entre les troupes du maréchal Haftar, l’homme fort de l’Est libyen, et les forces favorables au gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli « ne va pas s’éteindre d’elle-même si rien n’est fait pour y mettre un terme », a dit M. Salamé. Ces propos de Ghassan Salamé sont intervenus au lendemain de son audition à l’ONU, lors de laquelle il a dit craindre « une guerre longue et sanglante ». Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS), le conflit déclenché le 4 avril par une offensive du maréchal Haftar pour s’emparer de Tripoli a fait au moins 510 morts, dont 29 civils, et 2 467 blessés. Selon l’ONU, plus de 75 000 personnes ont aussi été obligées de fuir et plus de 100 000 personnes sont prises au piège des combats aux abords de Tripoli. Emadeddine Badi, chercheur non résident au Middle East Institute, répond aux questions de L’Orient-Le Jour.

Ghassan Salamé dit craindre « une guerre longue et sanglante ». Dans quelle mesure cette crainte est-elle fondée ?

Il y a en effet des raisons de croire que cette guerre peut durer très longtemps. Les deux parties ont eu accès à d’importants revenus et peuvent instrumentaliser de façon décisive le soutien étranger de différentes coalitions. En termes de revenus, le gouvernement d’union nationale (GNA, dirigé par Fayez al-Sarraj) a accès aux réserves de la Banque centrale ; il peut réquisitionner des finances, comme cela a été le cas au début de cette guerre, avec un décret concernant les deux milliards de dinars libyens (1,4 milliard de dollars). L’Armée nationale libyenne (ANL) de Khalifa Haftar parvient également à mobiliser des financements locaux en vendant légalement des titres de dettes aux banques, ainsi que par l’intermédiaire de la Banque centrale libyenne. Ils ont donc réussi à mettre en place un système leur permettant d’obtenir des fonds légalement, illégalement, et parfois avec une aide étrangère : le prince héritier saoudien Mohammad ben Salmane aurait fait don d’une importante somme d’argent à l’ANL pour financer l’offensive de Tripoli. En ce qui concerne le soutien étranger, il y a le côté finances, qui n’est pas très courant, et l’envoi d’armes, qui est plus courant. L’ANL a reçu ce type de soutien de la part des Émirats arabes unis notamment. Du côté du GNA, certains des groupes armés qui luttent actuellement contre l’ANL ont instrumentalisé le soutien étranger en jouant la carte de la migration, se trouvant eux-mêmes impliqués à la fois dans la lutte contre la migration, mais aussi dans la contrebande.


(Pour mémoire : Combats violents au sud de Tripoli, crainte d'une "longue" guerre)


Quel est le rôle des acteurs étrangers en Libye aujourd’hui ? Pourquoi des États soutiennent-ils Haftar s’il existe un gouvernement internationalement reconnu ?

Haftar est, à ce stade, le représentant d’un projet pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, en particulier dans les pays sortant d’un conflit ou post-révolution. Ce projet est porté par un bloc régional, formé entre autres des Émirats arabes unis et de l’Arabie saoudite. Ce projet insiste sur l’importance de la stabilité fondée sur la sécurité, l’émancipation politique étant considérée comme pouvant être écartée pour réaliser cette vision de la stabilité. C’est pourquoi Haftar obtient des armes et un soutien étranger malgré le fait que l’ONU reconnaît le GNA. Concernant la France, une grande partie de sa politique étrangère est influencée par celle des Émirats ou de l’Arabie saoudite. Ghassan Salamé a souligné mercredi que si vous vous entretenez avec des diplomates de différentes institutions d’un pays étranger, sans nommer de pays, vous verrez qu’ils ont une vision différente de la situation. Je pense que la France est un excellent exemple de cette tendance. Si vous parlez à des gens de l’Élysée, vous obtiendrez des types de pensée très différents de ceux que vous obtiendrez au Quai d’Orsay par exemple. Je dirais donc que la politique étrangère de la France en Libye a été dans une certaine mesure cooptée par le Golfe, qui a réussi à jouer sur différents éléments importants pour la France : la sécurité et la stabilité. Mais aussi parce que la France n’a historiquement aucune influence tangible sur la Libye, surtout si on la compare à l’Italie. Paris n’irait pas jusqu’à soutenir entièrement l’offensive, mais elle utilise son influence diplomatique pour remporter des victoires politiques à Haftar. La France est influencée par cette notion de stabilité que le GNA ne semble pas être capable d’offrir.

Quel est le dénominateur commun qui unit les milices de l’Ouest et de Tripoli contre les forces de la LNA ? Y a-t-il une possibilité que certaines de ces milices fassent défection en faveur de Khalifa Haftar ?

Le seul dénominateur commun est qu’ils perçoivent tous Haftar comme un ennemi pour des raisons disparates, ce qui est en soi une faiblesse. Ils sont plus anti-Haftar (LNA) que pro-Sarraj (GNA). Khalifa Haftar a tenté de négocier avec des groupes de Tripoli et de Misrata mais, comme l’illustre l’offensive actuelle, il n’a pas réussi à s’entendre avec eux. Il ne faut pas nier le fait que certaines forces pourraient faire défection, mais pas au point de modifier de manière significative l’équilibre actuel.


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