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Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (18) : le deuil (suite)

La psychanalyse, ni ange ni démon
14/03/2019

Nous avons vu la dernière fois que le deuil était impossible chez les parents de disparus. Le deuil est impossible également chez les enfants de martyrs. Lorsque les martyrs sont idéalisés socialement et politiquement, il devient difficile pour leurs enfants de pouvoir faire leur deuil. Parce qu’ils ne peuvent pas exprimer leur ambivalence à l’égard de leur parent mort. Il est difficile en effet pour un enfant d’en vouloir à son père lorsque ce dernier est l’objet d’un culte du héros. Quand le père martyr est idéalisé, comment son enfant pourrait-il lui en vouloir ? La pression sociale qui valorise le père mort au combat est telle qu’elle entraîne chez l’enfant une répression de ses sentiments ambivalents, empêchant ainsi le deuil de se faire.

Un grand exemple nous est donné par la Première Guerre mondiale (1914-1918). Pendant cette guerre, où la propagande guerrière battait son plein, les élèves de deux lycées de Montmartre, âgés de 6 à 13 ans, furent invités à dessiner la guerre. Ces dessins ont pu être récupérés par une historienne, Manon Pignot, ancienne élève de l’École normale supérieure de Fontenay-Saint-Cloud, qui les a regroupés et édités dans un livre : La guerre des crayons (éditions Parigramme/Compagnie parisienne du livre). Aidée par un psychanalyste, Roland Beller, qui analysa les dessins, ce livre est un document inestimable qui permet de comprendre comment ces élèves ont vécu la guerre. Et comment grâce à leurs dessins, ils ont pu exprimer ce qu’il leur était impossible d’exprimer autrement, vu le poids de la propagande qui faisait de leurs pères des héros.

Ces pères étaient en fait de la « chair à canon », mais la propagande officielle en faisait des héros. Glorifiés, idéalisés, les soldats morts au front devenaient objets de culte, intouchables. « La propagande a une fonction simple : expliquer et justifier la guerre. » L’Allemagne était l’empire du Mal et la France la patrie du Bien. Le manichéisme rendait impossible une troisième voie. Ainsi la rumeur des « mains coupées ». La rumeur circulait que les Allemands coupaient les mains des enfants dans les régions qu’ils envahissaient. Le manichéisme du Bien et du Mal était sans cesse servi pour les besoins de la propagande.

Ainsi dans les dessins, les enfants montrent leur soumission à la propagande officielle mais laissent échapper une parole libre. Les hommes au front sont des pères, des frères, des oncles qui défendent leurs foyers mais également leur patrie. Le sentiment de dette à leur égard est « aggravé » chez les enfants, rendant impossible l’expression de l’ambivalence : comment peut-on en vouloir à quelqu’un qui sacrifie sa vie pour sa patrie ? Les enfants deviennent les débiteurs de leurs pères et ne peuvent en aucune manière leur en vouloir. Le deuil est en quelque sorte hypothéqué.

Les enfants sont désignés comme « les petits poilus » de l’arrière, créant entre eux et leurs pères sur le front, « les poilus », le fantasme d’un même « corps » qui se bat. Avec un sentiment de culpabilité et de dette qui se renforce chez les enfants à l’égard de ceux qui se battent vraiment sur le front des tranchées. Ainsi, certains dessins montrent une mortification : les enfants s’imposent des privations dans le but explicite de se racheter, pour honorer leur dette envers les soldats. Et à l’extrême, « seule la mort peut racheter la mort », mettant les enfants dans une situation de dette impossible.

Les dessins vont montrer l’ambivalence envers les pères, impossible à exprimer autrement. Dans le dessin, quelque chose d’interdit, de refoulé traverse la censure et s’exprime avec facilité. Ce que la propagande a réussi à réprimer, le dessin le libère. Les enfants laissent aller leur rébellion et disent qu’ils en veulent à leurs pères. Ils leur en veulent parce qu’ils sont morts et qu’ils les ont abandonnés. En somme, ce que l’on éprouve dans un deuil « normal ».



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