Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (14) : le deuil

La psychanalyse, ni ange ni démon
17/01/2019

Dans les deux dernières rubriques de L’OLJ, celles du 6 et du 13 décembre 2018, nous avons évoqué l’importance du deuil chez l’enfant et la nécessité de l’informer de la mort d’un proche.

Le deuil est la plus dure des séparations et provoque chez les parents du disparu une douleur à nulle autre pareille. Elle est à proprement parler insupportable. Mais elle a une fonction enseignante : elle fait mûrir l’endeuillé. Si nous nous reportons à Alfred de Musset qui a dit : « L’homme est un apprenti, la douleur est son maître et nul ne se connaît tant qu’il n’a pas souffert », la douleur du deuil est celle qui nous enseigne le plus sur nous-même. Parce qu’elle provient de la perte de l’être cher mais aussi de l’ambivalence que l’on a à son égard. Et cette ambivalence est le maître mot du deuil.

Le premier sentiment qui nous envahit à l’annonce de la mort d’un proche est un mélange d’amour et de haine à l’égard du disparu. Cette évidence est très mal acceptée par beaucoup qui ne veulent pas admettre comment on peut haïr notre mort. En effet, haïr notre mort peut paraître inhumain, monstrueux. Mais c’est aussi le complément de l’amour qu’on a pour lui. C’est en ce sens que le deuil est l’apprentissage de ce qui est enfoui en nous et qui va nous enseigner sur nous-même. Si Éros, l’amour, est bâtisseur de liens, Thanatos est destructeur de ces mêmes liens. L’amour unit, la mort désunit. Toutes nos valeurs sociales sont bâties sur l’amour et rejettent la haine comme inacceptable. Lorsque cette haine apparaît lors du deuil, elle est insupportable, d’autant que l’autre est mort et que je suis bien vivant. « Je t’en veux de m’abandonner, je m’en veux de t’en vouloir parce que tu es mort et que moi je suis bien vivant, je t’en veux de me mettre face à cette épreuve impossible d’amour/haine et je m’en veux de t’en vouloir. » Cette ambivalence, cette guerre des deux sentiments les plus importants chez l’être humain va durer tout le long du deuil. Et s’il y a des deuils qui n’en finissent pas, c’est du fait de cette ambivalence qui ne tombe pas et qui nourrit les « comptes à régler avec le mort ».

Et ces comptes à régler se manifestent dans le corps de l’endeuillé. Par identification, il incorpore le mort, reste psychique des pratiques cannibaliques. Les cannibales croyaient qu’en mangeant le mort, ils gardaient ses qualités en eux. En fait, l’identification par incorporation du mort permet à l’endeuillé de le garder en soi afin d’empêcher son départ pour toujours. Ainsi l’endeuillé, inconsciemment, prend certains traits du caractère du mort. Karl Abraham, l’un des premiers élèves de Freud, a vu ses cheveux blanchir à la mort de son père qui avait les cheveux blancs. Ce qui a fait dire à Hippocrate, le père de la médecine moderne il y a 2 500 ans : « L’esprit des défunts habite le corps des malades. » Ce médecin hors pair avait remarqué cette identification, sans pouvoir la nommer telle quelle, faute de concept adéquat à l’époque. Mais il avait constaté que les morts continuaient à habiter leurs proches.

Nous pouvons l’expliquer aujourd’hui par le fait que les comptes à régler avec notre mort ne sont pas terminés. Par identification, nous le gardons en nous tant que ces comptes ne sont pas finis et le deuil dure d’autant plus. On parle alors de « deuil pathologique ». Nous n’estimons pas à leur juste valeur clinique les conséquences maladives d’un deuil qui se prolonge, que l’on prend souvent pour une dépression. Quoique les signes cliniques soient pareils, comme l’a montré Freud dans Deuil et mélancolie, il est important de repérer un deuil qui se prolonge et de ne pas le prendre pour une dépression. L’endeuillé pourrait en parler dans un cadre psychothérapeutique, ce qui lui permettrait de clore son deuil. En parler fait partie des rites qui accompagnent et portent l’endeuillé afin de lui rendre plus tolérable sa souffrance.


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