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Liban

Histoires d’amour, de séparation et de souffrance (15) : le deuil (suite)

La psychanalyse, ni ange ni démon
24/01/2019

Le deuil est l’expérience humaine la plus universelle. La photo d’une femme endeuillée est pratiquement la même aux quatre coins du monde. Les rites du deuil, quelles que soient leurs différences culturelles, ont tous des points communs, ce qui prouve l’universalité du deuil.

Sur le plan historique et anthropologique, l’enterrement des morts apparaît dans l’histoire de l’humanité avec les autres signes importants qui désignent le passage de la préhumanité à l’humanité, de la préhistoire à l’histoire : le tabou du Totem et l’exogamie.

Le Totem est un objet qui désigne un clan, un groupe, c’est l’emblème, comme l’est un drapeau aujourd’hui. Généralement, le Totem est un animal qui est tabou, on ne peut ni le tuer ni le manger. La transgression est passible de mort.

L’exogamie est une pratique ancestrale qui oblige les hommes d’un clan à aller chercher leurs femmes en dehors de ce clan. L’exogamie s’oppose à l’endogamie et désigne le passage du préhumain à l’humain. Il en reste aujourd’hui que l’on ne peut pas épouser les membres de sa famille.

Sur le plan anthropologique, la découverte de ces trois signes désigne, aux quatre coins du monde, l’apparition de l’humain, le passage de la préhistoire à l’histoire.

Mais même avant ce passage, certaines pratiques dans les sociétés dites primitives témoignent de l’importance du deuil en tant que tel, bien avant l’enterrement des morts.

Dans Totem et tabou, Freud puise ses références dans les mœurs primitives enseignant qu’un chef victorieux ne peut retourner dans sa cité d’origine qu’après avoir fait lui-même le deuil de celui qu’il a assassiné. Il devait suivre un certain nombre de codes. Il lui était interdit de rentrer dans son village et devait rester à la périphérie pendant de longs mois pour faire le deuil de celui qu’il a tué. On lui apportait sa nourriture sans le regarder. Il récitait des prières dans lesquelles il louait la chance qui lui avait permis de gagner cette fois, alors que le chef ennemi lui-même aurait pu gagner et le tuer si la chance était de son côté. Ce deuil de l’ennemi désamorce les velléités de vengeance et la haine qui la nourrit. Grande leçon que nous donnent cesdits primitifs.

Le deuil a des vertus réconciliatrices à un point tel qu’on peut pardonner à son ennemi s’il nous racontait la vérité sur la mort d’un proche, l’ignorance du sort du mort et s’il est bien mort rendant le deuil impossible.


« Dis-moi où sont tes morts, je te dirais qui tu es »

La douleur des parents d’enfants disparus est telle que leur identité vacille. Ils ne savent plus qui sont-ils tant que le parent disparu mort ou supposé tel reste dans l’anonymat. Ils ne peuvent commencer leur deuil tant qu’ils n’ont pas une trace de cette mort et rien à enterrer. En Afrique du Sud, pendant le déroulement de la Commission vérité et réconciliation, en 1995, confronté au tortionnaire et meurtrier de son fils journaliste, une mère dit : « Vous lui avez coupé les mains pour l’empêcher d’écrire, puis vous l’avez tué et fait disparaître son corps. Avez-vous encore ses mains pour que j’ai quelque chose à enterrer ? » Pardonner à son ennemi devient facile s’il admettait la vérité et avouait son crime, car le deuil peut ainsi commencer et avec lui l’ambivalence à l’égard du mort. L’ambivalence à l’égard du mort reste sinon prisonnière de la haine contre celui qui l’a tué, ce qui rend impossible le deuil, car ça rend impossible de haïr notre mort tant que l’on doit haïr celui qui l’a tué. L’aveu par le meurtrier ou le tortionnaire permet au parent du mort de cesser de le haïr pour enfin transférer cette haine sur leur propre mot et commencer leur deuil. D’où le pardon et la réconciliation qui s’en suivent. Tant que les rites funéraires ne sont pas faits, la mémoire du mort n’est pas satisfaite.


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Sarkis Serge Tateossian

Une magnifique planche. Bravo et merci à Chawki Azouri.

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