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Moyen Orient et Monde

40 ans après la révolution, le régime iranien plie mais ne rompt pas

Éclairage

Les sanctions américaines font mal à une économie déjà rongée par de nombreux maux, mais le pouvoir des mollahs repose sur des fondations solides.

20/02/2019

Quarante ans après la proclamation de la République islamique, deux récits, pourtant parfaitement antagonistes, dominent les débats sur l’état de santé du régime iranien. Ils répondent bien plus à des exercices de propagande qu’à des études scientifiques mais déterminent pourtant la politique de nombreux acteurs au Moyen-Orient vis-à-vis de l’Iran, entre fascination et hantise, entre fierté d’être dans le camp des gagnants et certitude que la vilayet el-faqih vit ces derniers jours.

Il y a, d’un côté, l’idée véhiculée par Téhéran et ses satellites régionaux d’une République islamique plus puissante que jamais. Celle-ci aurait non seulement réussi à résister à 40 ans de « complots américains », mais aurait en plus accru considérablement son influence au cœur du monde arabe. C’est un Iran résistant et triomphant que célèbre cette version de l’histoire, teintée d’une forte dimension religieuse. Il y a, de l’autre côté, la conviction américaine que la politique des sanctions va mettre le pays à genoux. L’économie iranienne serait à bout de souffle, la société au bord de l’implosion et le régime dans l’obligation de renoncer à ses ambitions régionales sous peine de disparaître. C’est rien de moins que l’agonie de la République islamique que prédit l’administration Trump.


(Voir notre dossier spécial sur les 40 ans de la révolution iranienne)


Comme souvent, la réalité apparaît beaucoup plus nuancée. L’Iran vit à la fois une période de crise et d’euphorie. Son équilibre interne est menacé, mais son influence sur la scène extérieure a pris une autre dimension au cours de ces dernières années.

Face à la double pression américano-israélienne, la République des mollahs souffre, encaisse, courbe l’échine mais n’est pas pour autant en passe de rompre. Le rétablissement des sanctions économiques à la suite du retrait américain de l’accord nucléaire est la principale arme de l’administration Trump pour faire plier le régime. « Les sanctions pèsent lourdement sur l’économie, davantage que durant la période précédant la conclusion de l’accord sur le nucléaire », confie à L’Orient-Le jour une source diplomatique occidentale ayant souhaité gardé l’anonymat. « Fin 2018, le FMI rapportait que l’Iran était entré en récession économique, avec une aggravation probable de la situation pour 2019. Les sanctions jouent indéniablement un rôle dans cette situation, même si la conduite de l’économie par le régime repose sur une instabilité structurelle », note pour sa part Jonathan Piron, spécialiste de l’Iran et chercheur pour Etopia, interrogé par L’OLJ.


(Lire aussi : 40 ans après la révolution, la jeunesse iranienne attend des changements)


Une réalité de plus en plus difficile à cacher
L’arrivée au pouvoir du modéré Hassan Rohani, en 2013, était la promesse d’une amélioration des conditions de vie pour les Iraniens et d’une ouverture vers l’Occident. La signature de l’accord nucléaire en juillet 2015 a été accueillie avec soulagement et satisfaction par les Iraniens. La remise en cause de tout ce processus, depuis l’arrivée à la Maison-Blanche de Donald Trump, est une claque politique pour le président iranien mais aussi un risque de secousses sociales pour l’ensemble de l’appareil étatique. Les sanctions font mal car elles mettent le doigt sur une réalité de plus en plus difficile à cacher : l’Iran a largement reculé économiquement au cours de ces 40 dernières années, alors que, dans le même temps, le régime a financé le développement de milices acquises à sa cause au Moyen-Orient.

Le fait que des slogans critiquant la politique étrangère iranienne dans la région aient été scandés à plusieurs reprises durant des manifestations populaires en 2018 ne doit ainsi pas être négligé, même s’il ne faut pas pour autant en exagérer la portée. « Les sanctions s’ajoutent aux problèmes structurels mais aussi à la mauvaise gestion de l’économie iranienne et cela crée un mix potentiellement déstabilisateur », décrypte pour L’OLJ Naysan Rafati, spécialiste de l’Iran au sein de l’International Crisis Group, à Washington. Les nombreuses manifestations populaires qui ont secoué l’Iran durant cette période – et qui se poursuivent à une moindre échelle – sont essentiellement motivées par des considérations économiques. Il ne s’agit pas de demander la chute du régime, mais de meilleures conditions de vie pour les classes les plus défavorisées. C’est l’une des raisons pour lesquelles les classes moyennes, qui étaient au cœur des manifestations de 2009, ne se sont pas ralliées au mouvement. Les luttes pour la justice sociale et pour la démocratie ne se rejoignent pour l’instant pas, symbolisées par deux populations, l’une qui demeure très pieuse et l’autre qui s’occidentalise, qui n’ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes objectifs. « Les manifestations de 2018 ne sont pas motivées par une volonté de renverser le régime, comme l’espère l’administration américaine. On pourrait d’ailleurs se demander si les efforts de Trump et de son entourage, visant à pousser les Iraniens à se révolter en masse, ne sont pas contre-productifs : plutôt que de blâmer leurs dirigeants, une partie de la population désignent les États-Unis comme responsables de leurs malheurs », note Jonathan Piron.


(Lire aussi : Rohani : La République islamique vaincra le « complot » américain)


Classe dominante
Malgré le poids des sanctions, la colère populaire, les luttes intestines au sein du régime et la pression diplomatique, rien n’indique pour l’instant que l’Iran soit à la veille d’une nouvelle grande révolution. Les Iraniens ont fait tomber le chah et sa terrible Savak il y a 40 ans, mais le régime des mollahs dispose de bien plus de ressources et d’une forte capacité de résistance. « Les Iraniens sont assez résignés et je ne crois pas que le régime risque quelque chose dans l’immédiat », analyse la source diplomatique occidentale.

« La structure du pouvoir iranien révèle une certaine plasticité, ce qui le rend résilient », explique Jonathan Piron. Le régime cherche à gagner du temps, considérant qu’il peut jouer en sa faveur. Il peut surtout s’appuyer sur toute une classe dominante, qui lui est complètement acquise et qui ne souffrirait pas directement des sanctions. Il y a bien sûr les pasdaran, fer de lance de la politique étrangère iranienne, qui sont près de 130 000 et qui ont, plus que personne d’autre, l’oreille du guide suprême Ali Khamenei. Mais il y a aussi le clergé, riche et puissant, qui contribue à alimenter une économie d’entraide et de clientélisme. Et enfin, les bassidji, des militants totalement dévoués qui peuvent aller jusqu’à 5 millions de personnes et que le pouvoir peut utiliser en cas d’agitation populaire. « Le régime est suffisamment fort en terme de capacité de répression pour tenir et pour faire basculer l’économie iranienne dans une zone grise », note la source diplomatique.


(Lire aussi : Les acteurs de la démocratisation, grands perdants de l’évolution des mouvements sociaux en Iran)


« Dernier point sur lequel ils accepteront de céder »
Les sanctions devraient avoir pour principal effet de déclasser l’Iran sur le plan économique. La capacité de résistance du régime est ainsi en grande partie liée à la durée de cette politique américaine. « Si Trump est réélu et qu’il est question de survivre quatre ans de plus, les Iraniens devront revoir leurs calculs, et une des possibilités, que les Américains espèrent, est que la pression soit trop forte pour qu’ils la supportent », estime Naysan Rafati. « Si les sanctions durent, il y aura forcément des mouvements sociaux importants », confirme la source diplomatique occidentale. Les Américains s’appuient sur le fait que les précédentes sanctions ont poussé l’Iran à négocier son programme nucléaire et qu’il sera contraint de faire la même chose pour sa politique régionale et le développement de son programme balistique. « Leur influence dans le monde arabe sera le dernier point sur lequel ils accepteront de céder. Ils sont dans une situation où ils se pensent gagnants et les événements qui se déroulent devant eux ne les encouragent pas à faire des compromis », note la source diplomatique occidentale.

Sur la scène intérieure, les sanctions font pour l’instant le jeu des plus radicaux et affaiblissent largement le camp des modérés. Or, l’Iran devrait connaître deux échéances importantes au cours de ses prochaines années avec la présidentielle de 2021 et éventuellement la question de la succession de Ali Khamenei. « Il est ainsi possible de voir émerger un renouveau ultranationaliste, hostile à toute concession et mettant en avant les échecs de Rohani pour cimenter sa posture de non-ouverture », analyse Jonathan Piron. C’est dans le déséquilibre entre l’intérieur et l’extérieur que l’Iran semble courir le plus grand risque. « Leur hubris les pousse à mener une politique sans prendre en considération les équilibres internes, or c’est leur principal point de fragilité », constate la source diplomatique occidentale. Autrement dit, le risque, pour la République islamique, de mourir car elle s’est rêvée en Empire.


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Mourani Camille

Quand l'URSS a chuté, il avait une vingtaine d'Etats satellites, et des milliers de têtes nucléaires.

Ceci n'a pas empêché son impolsion!

Tina Chamoun

Les wishful thinking des uns ne feront pas pour autant plier l'autre. Embargo amériain ou non, l'Iran a su se creuser intelligemment une place importante sur l'échiquier régional à damer le pion aux autres (im)puissances de cette même région .Echec et mat!

AIGLEPERçANT

Un peuple digne et fier, jaloux de ses propres capacités à s'en sortir par le travail et l'abnégation.

VOILÀ L'EXEMPLE QUE LES PAYS ARABES À LA DÉRIVE TOTALE DEVRAIENT S'INSPIRER.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

IL VA ROMPRE. QUAND ON AGONISE ON DEPENSE SES DERNIERS SOUFFLES JUSQU,AU SOUFFLE ULTIME.

Antoine Sabbagha

Le shah avait lui aussi avait connu la folie des grandeurs et quarante ans après la proclamation de la République islamique tout peut changer .

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