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Liban

« Nous sommes tous Georges Zreik », crient des parents d’élèves à Beyrouth

Drame

Malgré les appels répétés des manifestants, le ministre de l’Éducation Akram Chehayeb n’est pas sorti les rencontrer.

Nada MERHI | OLJ
12/02/2019

« Nous sommes tous Georges Zreik. » Ils étaient plusieurs dizaines hier devant le ministère de l’Éducation à l’Unesco, à crier leur colère à la suite du décès de Georges Zreik, père de deux enfants, qui s’était immolé par le feu mercredi dans la cour de l’école de sa fille, le collège grec-orthodoxe Notre-Dame de Bkeftine dans la région du Koura (Liban-Nord), et qui a succombé jeudi en soirée à ses brûlures. Georges Zreik avait reçu quatre avertissements de la part de la direction de l’école pour s’acquitter des frais de scolarité de sa fille. La direction avait aussi menacé d’expulser l’enfant si son père n’effectuait pas les versements dus. Ce dernier, qui se trouvait dans une situation financière difficile, avait tenté en vain de trouver une solution au problème avec les directeurs de l’établissement, qui avaient refusé de lui délivrer une attestation de scolarité pour transférer sa fille dans une école publique tant qu’il n’aurait pas réglé la somme due.

C’est en réaction à ce drame social que l’Union de comités de parents et de tuteurs dans les écoles privées et des militants du parti Sabaa ont appelé à une manifestation pacifique hier, placée sous le thème de « Georges Zreik, martyr du feu des scolarités ». Celle-ci n’a pas réussi toutefois à mobiliser un grand nombre de personnes, comme le laissait penser l’immense colère qui a déferlé ces trois derniers jours sur les réseaux sociaux. Cependant, celles qui ont répondu présent à l’appel ne pouvaient pas cacher leur frustration. Comme une litanie, elles chantaient excédées : « Georges Zreik est victime de la corruption. »

« L’éducation est le droit de tout enfant, lance Ghida, mère de deux enfants. C’est ainsi que nous préservons l’avenir. Les enfants ne sont pas une matière à commerce pour essayer de combattre les parents par le biais des frais de scolarité et l’avenir de leur progéniture. Il faudrait mettre à la disposition des parents un numéro vert pour qu’ils puissent déposer leurs plaintes, d’autant que certains problèmes sont résolus de manière détournée. »


(Lire aussi : Georges Zreik s’immole par le feu devant l’école de sa fille)


Appels à Chehayeb

Dès 9h, les parents ont commencé à se rassembler devant le ministère de l’Éducation. Ils brandissaient des photos de Georges Zreik sur lesquelles était écrit « Nous brûlons », ainsi que des pancartes sur lesquelles on pouvait lire : « La scolarité d’un enfant coûte au moins 5 millions de livres libanaises, alors que mon salaire est de 700 000 livres libanaises » ; « Combien de Georges doivent encore mourir pour que vous agissez ? (en allusion aux responsables) » ; « La lutte contre la corruption commence dans les écoles » ; « Le sort de 900 000 élèves sera similaire à celui des enfants de Georges, si vous poursuivez sur cette voie »… Ils ont également appelé à la démission du directeur du département de l’enseignement privé au Liban, Imad el-Achkar.

Chucri Zreik, le frère de Georges, était présent sur les lieux. « Nous ne voulons pas d’un autre Georges Zreik », lance-t-il, appelant le ministre de l’Éducation Akram Chehayeb à rencontrer les protestataires et à écouter leurs doléances. Mais celui-ci n’a pas répondu à l’appel et malgré l’insistance de la foule, il est resté dans son bureau où il a présidé une réunion administrative relative à ce drame. « J’espère que l’État fera des réformes parce que mon frère est mort pour le Liban », insiste Chucri Zreik.

« Nous nous sentons délaissés », déplore Marianne, mère de deux enfants. « Nous sommes une proie facile aux mains de commerçants (les directeurs des établissements scolaires) et le pays ne peut pas nous protéger, poursuit-elle. Les établissements privés nous pillent et l’enseignement public est une catastrophe. Comme tout est corrompu dans ce pays, nous ne savons plus par où commencer. »

Marianne et de nombreux autres manifestants ont appelé à activer le rôle des comités des parents dans les écoles et à leur donner des prérogatives. « La loi autorise ces comités à signer le budget, explique Marianne. Mais en tant que parents, à quel point sommes-nous capables d’entrer dans les détails de ces budgets ou de faire face aux établissements privés ? Rien ni personne ne nous protège pour pouvoir le faire, alors que c’est notre droit. »


(Lire aussi : Une question de priorité, l’édito de Michel TOUMA)

Pression sur les enseignants

Les manifestants dans leur majorité critiquaient les comités des parents dans les écoles privées qui « défendent les intérêts des établissements scolaires et non ceux des parents ». Layale, volontaire au sein de l’Union de comités de parents, ne dément pas ce fait. « Le problème, c’est que de nombreux comités sont à la solde des directions des écoles privées, d’autant que celles-ci exercent une pression sur les enseignants pour qu’ils élisent ceux parmi les parents qui leur sont favorables, souligne-t-elle. De leur côté, les parents ne se sentent pas concernés par les élections des comités, parce qu’ils ne connaissent pas leurs droits. »

Charbel Nahas, ancien ministre et cofondateur de Citoyens et citoyennes dans un État, ne mâche pas ses mots. Estimant que Georges Zreik est victime de « l’humiliation », il affirme que ce gouvernement « est incapable de prouver aux gens qu’il est légitime ». C’est « le gouvernement de CEDRE » et il « vient augmenter encore plus les taxes et la pauvreté », critique-t-il, notant que le peuple a trois solutions : « Émigrer, continuer de croire que ces bandes peuvent encore lui offrir quelque chose ou encore rejoindre les rangs de la société civile et œuvrer en faveur d’un État de nature civile. »

La manifestation, qui se voulait pacifique, a été marquée par une confrontation entre les forces de l’ordre déployées devant le ministère et une poignée de manifestants qui ont essayé de s’introduire par la force dans l’enceinte de l’immeuble.


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