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La Dernière

« Arrangez votre maison, restez coquette, séduisez votre mari et fermez les yeux sur ses égarements »

Photo-roman

À travers ma fenêtre, portrait de ma voisine Siham qui fait partie de ces « sett byout ». Ces femmes, souvent regardées de haut, dont le foyer représente à la fois un lieu de travail et de vie...

05/11/2018

Un soir, en zappant devant mon téléviseur, je tombais sur un documentaire à propos de Marguerite Duras où il était, entre autres, question du rapport que la femme entretient avec sa maison. L’écrivaine avait dit : « La maison appartient à la femme. La femme est un prolétariat, comme vous le savez, millénaire. Et la maison lui appartient de la même façon qu’un prolétaire les instruments de travail. » En bon féministe que je suis, et bien que cette affirmation m’ait d’abord mis mal à l’aise, j’ai aussitôt pensé à cette voisine d’en face dont l’existence, jusqu’alors, m’étais indifférente. Avant d’en arriver à rédiger ce papier, j’ai passé les jours, les mois qui ont suivi à l’observer, compulsivement, pendu à ma fenêtre, si proche de la sienne, qu’on pourrait presque se serrer la main. Ma voisine, Siham, fait partie de ces femmes au foyer, dont la maison représente à la fois leur lieu de travail et de vie.


Sawt Lebnén
Tout l’été, les lourds rideaux de tergal aux rayures délavées par le soleil qu’elle avait baissés m’empêchaient de la voir vivre. D’ailleurs, vivait-elle, pour elle-même, d’elle-même, en elle-même, en dehors des besoins de sa famille dont on lui chargeait les épaules ? L’hiver, dès le retour de ses deux enfants de l’école, Siham descendait prudemment les stores avec une manivelle rouillée, repliant sa maison sur elle-même, n’opérant sur son corps aucune ouverture vers le monde, comme si elle pouvait cadenasser la quiétude de sa petite famille, loin de toute tentation de fuite ou de séparation, entre les murs où s’accrochaient de guingois des tableaux en point de croix, des huiles bucoliques, des photos de mariage, de baptêmes, de saints, de premières communions et de bébés. Elle se leurrait complètement mais elle n’y pouvait rien, elle ne savait pas faire mieux. C’était sa manière, naïve et de bonne foi, de les retenir, à la fois en les étouffant de son affection et pliant genou face à leur moindre caprice. Je profitais donc des matins pour égarer mon regard vers chez elle, à travers la verrière qu’elle astiquait quotidiennement, à la force de ses maigres biceps, avec du papier journal, sans doute une astuce de femme au foyer. À l’aube, après avoir déposé les enfants en autocar, à la lueur d’une bougie à l’effigie de sainte Rita, elle écossait un chapelet, recueillie sur un livret qui s’effritait entre ses doigts écaillés et crevassés par le poids des tâches ménagères, pendant que, dans les marmites, moussaient des ragoûts qui provoqueront, au mieux, l’indifférence de sa famille quand ils rentreront le soir et qu’elle se serait pliée en mille, pour eux. Siham mettait pourtant tout son souffle, son nafas comme on dit ici, dans ces plats marinés à la sueur de son cœur. Dans un coin de la cuisine, un transistor branché sur Sawt Lebnén remâchait jusqu’à la lie les complaintes d’autres femmes au foyer auxquelles répondait une voix ensommeillée. « Il faut continuer à séduire votre mari, aller chez le coiffeur, rester coquette, arranger la maison, rester digne et fermer les yeux sur les égarements de votre mari, pour les enfants », murmurait la voix radiophonique.


Archiver le temps
Parfois, il arrivait à Siham de suivre les conseils de « la voix ». Elle fleurissait la maison de gardénias qui poussaient dans des cannettes de lait en poudre, sur son balcon. Elle ouvrait la maison à d’autres femmes au foyer, à la faveur d’un café, de cigarettes alignées sur un plateau en argent, autour d’une conversation qui tournait immanquablement autour des enfants, des employées de maison pour les plus nanties d’entre elles, des séries turques et des maris, comme il se le doit. Quoi que n’ayant jamais décroché son permis de conduire, tant son éducation patriarcale jugeait vain d’enseigner aux jeunes filles de son époque autre chose que les gestes domestiques, Siham se débrouillait pour aller à l’école quand elle y était convoquée : l’un de ses petits ayant oublié sa tenue de sport ou l’autre s’étant fait renvoyer pour indiscipline. Souvent, aussi, elle interrompait sa matinée de courses – emplettes chez l’épicier du coin où elle prenait soin de comparer les prix des produits de lessive, visite chez la pharmacienne, le boucher, le légumier –, avec un passage chez le coiffeur d’où elle ressortait nimbée de laque, à la manière des héroïnes de Dallas qui ébouriffent l’ennui de ses après-midi. Mais le mari n’y voyait rien, sinon le double de sa mère nourricière dont l’asservissement lui était un acquis. Un de facto. Le reste de la journée de Siham se prolongeait aussi banalement, dans son intérieur où elle se crevait les jambes de varices à nettoyer, passer l’aspirateur, éplucher et dépiauter, faire tourner la machine puis repasser, mettre de l’ordre, ranger mais tout garder. Ne rien jeter, archiver le temps. Je crois que toutes les femmes au foyer souffrent de ça, de ne pas parvenir à jeter, c’est-à-dire se séparer. Siham conservait tout, les bonbonnières des naissances, les souvenirs de premières communions, les cadeaux de retour, l’eau dans des bouteilles de jus de fruits recyclées, les épices dans des flacons de Nescafé. Mais aussi les factures d’électricité, de moteur et de téléphone, sans motif aucun que celui de brandir ses seuls mérites de femme au foyer. Quand son mari rentrait, qu’il n’avait d’yeux que pour son talk-show du jeudi soir, les costards et les montres de Marcel Ghanem qu’il ne parviendra jamais à s’acheter. Elle lui racontait que « le menuisier est passé raccommoder la porte de ton armoire », « le plombier a réparé le robinet de la salle de bains », autant de comptes rendus de sa journée de guerre dont il se foutait comme de son premier bavoir.

C’est qu’il arrivait aussi à Siham de craquer, de pleurer, de pousser des cris de rage jusqu’à s’arracher la glotte, de distribuer des baffes aux enfants qu’elle gérait toute seule, d’avoir envie de tout abandonner. Il lui arrivait de laisser aller, de laisser tomber, à force d’avoir été délaissée. Elle voulait, en fait, et crédulement, que son mari la regarde, la voit, et qu’il reconnaisse surtout que femme au foyer, c’est tout un métier.



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lila

Le sujet est bon, mais la rédaction manque de liant, cette fois-ci ! Dommage !

Tina Chamoun

Mélange d'humour et de douce mélancolie souvent joyeuse. Toujours un délice de vous lire M.Khoury :)

Atallah Simone

Crève-cœur... En voie de disparition j'espère

Le point

Il me semble que M. Khoury défend brillamment la cause féminine moderne, avec un cliché du passé, somme toute pas très lointain. A sa manière il nous rappelle à quoi ressemblait la vie de nos mères et grand-mères, mais par la puissance de ces mots, il nous fait oublier les quelques bonheurs qu'elles avaient à vivre ainsi. Excellent article !!!

Sarkis Serge Tateossian

Habibti Carole, cheyfi elbalkon khadra ? Haydi beyti.
Yalla natrinek bekra.
Abelma insa, el-ahwi, bethebiha ma3el elhel ?

Des phrases sorties aussi des tiroirs...
Encore de l'humour....

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

EN DEUX MOTS, ON DIT AUX FEMMES : SOYEZ BELLES ET TAISEZ-VOUS !
C,EST IDIOT !

Chaccal Marie Hélène

Cet article semble avoir été oublié longtemps au fond d’un tiroir puis resssorti aujourd’hui. Est-ce le cas?

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