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La Dernière

De mon estrade, quarante paires d’yeux braqués sur moi

Photo-roman

Une rentrée des classes, à travers le regard d’une « maîtresse » qui redoute tout autant que ses élèves cet inévitable retour dans les rangs...


22/10/2018

Qui pouvait penser que cela (re)viendrait si vite ? Ils venaient à peine de jeter les cahiers au feu, et moi au milieu. Ce matin, semblant rouler sur la ligne de crête de la colline, la lune, fantomatique, mythologique, telle qu’on ne l’avait pas vue depuis bien des mois, décharge dans le petit jour ce que j’appelle la lumière de la rentrée. Quelque chose d’à la fois inquiétant et excitant, d’accablant et de rassurant. Aujourd’hui, avant que mes petits ne débarquent, comme tous les matins qui suivront jusqu’au mois de juin, j’ai aligné ma Renault écaillée sur le parking des professeurs. Je fête ma vingtième année d’enseignement au sein de ce collège, et, s’emparant de moi, toujours la même foutue anxiété d’enfant.


Madame Bovary

Sur la banquette arrière de ma voiture s’empilent déjà les dossiers que j’ai répertoriés par couleur et par classe (j’en ai trois cette année); les listes d’élèves dont je devine, pour certains, les frères et les sœurs, et cela me rassure ; les polycopiés ; mes livres écornés ; mes autocollants; mes bics rouges ; les premières dictées et les premiers extraits de Madame Bovary dont je ne parviens pas encore, au bout de vingt ans pourtant, à entièrement démêler la pelote alambiquée de sa personnalité. D’année en année, Madame Bovary me paraît être une vielle amie qui me donne le bras, un visage familier que j’oublie tout l’été dans le coffre de ma Renault et avec qui je renoue un (beau ?) matin d’octobre.

Du parking où un léger vent frais, le vent de la rentrée, m’a secouée de frissons, j’ai vu affluer les premiers écoliers vers le préau. Tortues fébriles avec de lourds cartables en guise de carapace dont je devine les échos des « qui est avec qui ? », sur la pointe des pieds, des grands qui s’adonnent au plaisir sadique de titiller les plus petits, des bandes qui se reforment, des corps qui se déforment, entre deux âges. Des laissés à part, des esseulés, des mamans qui refusent de lâcher, des papas en cravate qui s’empêchent de céder. J’imagine leurs joues tellement rosies de soleil qu’on les confondrait avec des viennoiseries, à l’aube, alors qu’on incendie leurs derniers rêves de vacances en éclairant leurs tristes chambres. Imperceptiblement, j’ai titubé, en rejoignant la salle des profs où Elham, dans son tablier froissé, nous a servi le même café lyophilisé.


Mlle Rosette

Soudain, il y a eu les coups de sifflet des surveillants, le grelot métallique de la cloche qui a longtemps effarouché mes cauchemars, les « Mettez-vous en rang ! » stridents, et puis le tremblement du carrelage des couloirs dont on avait rafraîchi la peinture et décoré les panneaux aux couleurs de l’automne. Ils sont là, ils sont rentrés. Aussitôt, j’ai rajusté mon tailleur, essuyé mes hublots à double foyer, dessiné sur mon buste un signe de croix, traversé le seuil de la 5e 4 jusqu’à l’estrade de laquelle je pouvais sentir le poids de quarante paires d’yeux braqués sur moi. Sans ciller, j’ai écrit au tableau « Mlle Rosette, professeure de français », en prévoyant déjà quelques ricanements contenus, dignes de ce prénom sorti d’une France poussiéreuse. Je m’y suis fait, au bout de 20 rentrées. J’ai observé leurs pupitres ordonnés, constellés d’étiquettes avec leurs noms et prénoms, et qui racontaient des pages blanches et une histoire qui démarre, de livres fraîchement plastifiés, de trousses qui n’ont pas encore perdu leurs stylos, de crayons mine bien taillés et des morceaux de la maison, emballés de papier alu, à côté de leurs chaussures cirées.

J’ai revu les fantômes de leurs aînés, les qui m’ont fait baver, qui ont tâché mon dos d’encre et de boules de gomme, les assoiffés de connaissance et les qui ne voulaient rien savoir. En faisant l’appel, se sont mis à défiler des yeux luttant contre les premières heures de la journée, des jambes chancelantes, des envies pressantes de faire pipi, des phrases étouffées, parfois même des larmes perlées, sous le poids de l’angoisse du manque de sommeil. J’ai eu envie, comme tous les ans indéniablement, de les prendre dans mes bras. Ça m’a brûlé. Mais il m’a fallu me retenir, histoire de ne pas ternir mon autorité. Prendre dans mes bras, en fait, l’enfant que j’abrite en moi et qui ne se remettra jamais de ces rentrées…

Chaque lundi, « L’Orient-Le Jour » vous raconte une histoire dont le point de départ est une photo. C’est un peu cela, une photo-roman : à partir de l’image d’un photographe, on imagine un minipan de roman, un conte... de fées ou de sorcières, c’est selon...


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