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Liban

Raï juge « impossible » qu’un cabinet ordinaire de 30 sauve le pays

Communautés

Redoutant un gouvernement « tueur de compétences », le chef de l’Église maronite préconise « pour une période transitoire » la formation d’une équipe restreinte.

Fady NOUN | OLJ
03/01/2019

C’est un jugement de fond, et non de pure forme, que le chef de l’Église maronite a prononcé mardi au cours de la messe du Nouvel An qu’il a célébrée au siège patriarcal de Bkerké, et dans lequel il a commenté le message du pape François pour la Journée mondiale de la paix.

Le cardinal Béchara Raï a ainsi jugé « difficile, voire impossible qu’un gouvernement ordinaire comme celui qu’on songe à former puisse répondre aux attentes et aux besoins du pays, des institutions et de la population ».

Pour mettre en œuvre la politique de redressement économique et financier nécessaire, le patriarche a de nouveau préconisé, « pour une période transitoire », la formation d’un « cabinet restreint de spécialistes, des personnalités neutres et bien connues de la société libanaise pour leur sens éthique, leur sensibilité nationale, leur compétence et leur sens du bien commun ».

Pour le chef de l’Église maronite, seul un gouvernement restreint de cette nature serait « capable de préserver les institutions de la corruption rampante et bien ancrée, et le protéger des ingérences politiques et confessionnelles », ainsi que « d’investir correctement l’argent promis par le congrès CEDRE » (avril 2018).

On rappelle que le gouvernement est appelé à mettre en œuvre un ambitieux programme de réformes structurelles sur lequel les États donateurs se sont entendus en France, et pour le financement duquel des fonds de près de 12 milliards de dollars sont prévus.

Avant de formuler sa demande, le patriarche maronite avait reproché aux membres de la classe politique « de déroger à leur devoir d’assurer la paix », en entravant de diverses manières le processus de formation du nouveau gouvernement, qui traîne depuis le mois de juin dernier.

Citant le pape Paul VI, aujourd’hui canonisé, qui avait affirmé que « le développement est le nouveau nom de la paix », le chef de l’Église maronite a affirmé qu’au Liban, aujourd’hui « la paix veut dire stabilité politique, économique et sociale, et opportunités d’emploi pour tous » .

Commentant les propos du patriarche, un expert qui a demandé à garder l’anonymat redoute la formation d’un gouvernement « tueur de compétences » (competence killer), optant pour une politique consensuelle favorisant le clientélisme et éliminant les qualifications nécessaires pour assurer le développement économique et l’inclusion et la justice sociale.

Les « conseils » du patriarche Raï interviennent, faut-il le souligner, à la veille d’un appel à une « grève générale » d’avertissement lancé par la CGTL et certaines formations syndicales proches du Parti communiste.


(Lire aussi : Le Liban ne "peut pas" continuer sans gouvernement, met en garde Hariri)


La paix est une « fleur fragile »

Dans son message annuel pour la Journée mondiale de la paix, le pape François a développé une réflexion tournée vers les décideurs politiques, en rappelant que « la paix est comme l’espérance dont parle le poète Charles Péguy dans Le Porche du mystère de la deuxième vertu. Elle est comme une fleur fragile qui cherche à s’épanouir au milieu des pierres de la violence ».

Le pape a rappelé avec réalisme l’écueil fréquemment atteint par les responsables politiques : « La recherche du pouvoir à tout prix porte à des abus et à des injustices. La politique est un moyen fondamental pour promouvoir la citoyenneté et les projets de l’homme, mais quand elle n’est pas vécue comme un service à la collectivité humaine par ceux qui l’exercent, elle peut devenir un instrument d’oppression, de marginalisation, voire de destruction. »

Mais au contraire, « accomplie dans le respect fondamental de la vie, de la liberté et de la dignité des personnes, la politique peut devenir vraiment une forme éminente de charité », a précisé François en reprenant une réflexion développée par son prédécesseur Benoît XVI dans son encyclique de 2009, Caritas in Veritate. « L’engagement pour le bien commun, quand la charité l’anime, a une valeur supérieure à celle de l’engagement purement séculier. »

Un programme qui ne dépend pas de l’appartenance religieuse

Pour François, il s’agit ici d’un « programme dans lequel peuvent se retrouver tous les responsables politiques de n’importe quelle appartenance culturelle ou religieuse, qui souhaitent œuvrer ensemble pour le bien de la famille humaine, en pratiquant ces vertus humaines qui sous-tendent le bon agir politique : la justice, l’équité, le respect réciproque, la sincérité, l’honnêteté, la fidélité ».


(Lire aussi : Gouvernement : le Hezbollah promet un proche déblocage)


Les vices de l’action politique

Le pape reprend aussi les « béatitudes du politique », proposées par le cardinal vietnamien François-Xavier Nguyen van Thuan, décédé en 2002 et dont le procès en béatification est en cours : « Heureux le politicien qui a une haute idée et une profonde conscience de son rôle ; heureux le politicien dont la personne reflète la crédibilité ; heureux le politicien qui travaille pour le bien commun et non pour son propre intérêt ; heureux le politicien qui reste fidèlement cohérent. »

(…) Malheureusement, a averti le pape, de nombreux vices portent atteinte à cet objectif qui devrait pourtant être évident en universel : « La corruption – sous ses multiples formes d’appropriation indue des biens publics ou d’instrumentalisation des personnes –, la négation du droit, le non-respect des règles communautaires, l’enrichissement illégal, la justification du pouvoir par la force ou par le prétexte arbitraire de la “raison d’État”, la tendance à s’accrocher au pouvoir, la xénophobie et le racisme, le refus de prendre soin de la terre, l’exploitation illimitée des ressources naturelles en raison du profit immédiat, le mépris de ceux qui ont été contraints à l’exil. »

Audi : « Qui sont les corrompus ? »

De son côté, le métropolite grec-orthodoxe de Beyrouth, Élias Audi, a ironisé mardi en évoquant une classe politique dont tous les membres sans exception disent vouloir lutter contre la corruption. « Mais dans ce cas, a-t-il lancé, où sont donc les corrompus ? »

Pour sa part, le patriarche grec-orthodoxe Youhanna X Yazigi a lancé, depuis la cathédrale de Damas, un appel invitant tous les responsables politiques à « faire prévaloir la logique du dialogue » et à permettre au mandat présidentiel de « former rapidement le gouvernement, pour éviter toute dégradation économique ».



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Wlek Sanferlou

Au Liban, il est illogique de parler logique...

Chucri Abboud

Le Patriarche a bien raison , il nous faudrait pour une fois , au moins cette fois , un gouvernement où la politicaille est mise de côté, où les déchirements et incompatibilités entre nos nombreux et impétueux voisins sont ignorés , un gouvernement qui ne s'occupe , une fois n'est pas coutume, que de la bonne marche de ce merveilleux pays , que nous devons ajuster , régler , réformer et assainir de tous les points de vue , car nous n'avons pas encore perçu quel paradis il pourrait devenir , un paradis où il fait bon vivre , où les touristes affluent , et que le monde entier chante et admire comme au temps des années d'or !

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

AUCUN GOUVERNEMENT DE BAZAR DIT CONSENSUEL NE PEUT SAUVER LE PAYS CAR IL PORTE DEJA EN LUI LA SEMENCE DE LA CORRUPTION ET PARTANT CELLE DE L,INCAPACITE...

Yves Prevost

"Raï juge « impossible » qu’un cabinet ordinaire de 30 sauve le pays". Bien entendu! Mais quelqu'un serait-il assez naïf pour croire que sauver le pays est l'objectif des princes qui nous gouvernent?

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