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J’avais des oliviers au sud du Liban

«J’avais une ferme en Afrique ». Cet incipit du roman de Karen Blixen, Out of Africa, compte, dit-on, parmi les plus poignants de la littérature mondiale. Sujet, verbe, complément, lieu… Qu’y a-t-il de magique dans sa mécanique pourtant élémentaire ? Cet imparfait qui marque la dépossession définitive, la lancinance du souvenir ? Cette évocation d’une ferme qui dévide la complicité de l’homme et de la nature ? Ce nom d’Afrique où vibre l’origine de l’humanité, la maternité de la terre, la culpabilité coloniale, la vaste dialectique du bien et du mal ? « J’avais » se suffirait à lui-même, concentré doux-amer du passé révolu. « J’avais une ferme » avance déjà l’image de l’effort et de l’échec. Une ferme n’est pas une propriété qui va de soi. Elle est labeur quotidien, implication de toute une communauté, négociation constante avec les éléments. « J’avais une ferme en Afrique », pour un lecteur non-Africain, ouvre l’immensité de l’espace et de la distance, évoque le courage du pionnier, la nostalgie de l’exilé, la persévérance malgré tout de l’humain qui cultive, apprivoise, tente de mériter son appartenance à un territoire qui ne lui sera jamais acquis.

« J’avais des rosiers à Houmine » ; « j’avais une maison à Meis el Jabal » ; « j’avais des oliviers à Alma el-Chaab »… Sujet, verbe, complément… lieux disparus où, sur les balcons des demeures qui tiennent encore, les bougainvillées enfoncent leurs griffes dans des volets clos. La même mécanique s’articule dans les évocations des Libanais du sud débarqués à Beyrouth comme en pays étranger. Éjectés des terres qui naguère nourrissaient le pays tout entier, la plupart survivent dans des tentes de nylon bleu qu’on leur fait déplier et replier sans cesse sur des campements aléatoires. L’hiver trainaille alors que le printemps devrait déjà s’installer. Il pleut encore et ça fait des rigoles, des flaques, des infiltrations ajoutant de l’inconfort à l’inconfort, de l’insalubrité à l’insalubrité. Il souffle aussi un méchant petit froid nocturne qui vous mord les os. Mais quand l’été s’abattra pour de bon et que le soleil possèdera la dalle de ciment où s’alignent ces abris de rien, quand la chaleur s’en prendra au plastique à le faire fondre, à lui faire exhaler ses poisons, ce n’est plus seulement la terre mais l’air lui-même qui viendra à manquer. Il faudra tenir. Continuer à supporter les files interminables jusqu’aux toilettes de fortune ou se libérer dans des bouteilles qui iront crever dans les caniveaux. Contribuer malgré soi à l’âcre odeur d’urine qui rend déjà l’atmosphère irrespirable. Accepter les distributions alimentaires alors qu’on était soi-même la source et le nourricier. Ne pas avoir le luxe de choisir, d’avoir envie, de savourer. Oublier la couleur des fruits et des légumes qui, là-bas, tombaient d’eux-mêmes tant ils abondaient. Craindre la congruité des portions, se priver de sa part pour les enfants. Errer en quête d’un travail et se voir poliment éconduit parce qu’on a peut-être une cible sur le dos, faire peur alors que l’on vit soi-même dans la peur. Se déshumaniser insensiblement mais tenir par l’espoir de revenir chez soi un jour. Parce qu’on a un chez-soi, même s’il n’en reste qu’une pierre. Et dormir sur cette pierre dont d’autres ne voient pas qu’elle a des bras. Mourir sur cette pierre, s’il le faut. Quelqu’un l’a fait.

Mais on divague. Revenir s’éloigne. Bientôt on doutera d’avoir existé dans cet ailleurs. Bientôt il faudra peut-être, au milieu de cet insupportable Beyrouth qui continue à vivre comme si de rien n’était, avec ses cicatrices durcies jusqu’à l’indifférence, avec son amnésie chronique et sa manie de tout conjuguer au présent, se faire à l’idée que cet insupportable provisoire va durer. Il y a de l’amertume. Il y aura de la violence. Entre le présent du déni beyrouthin et l’imparfait qui est amputation, un temps nouveau doit être inventé pour le sud et les gens du sud. Un temps battant, têtu, qui retienne à la fois la vie et ce qui est et ce qui fut et protège le futur et qui est compassion et générosité. C’est maintenant.

«J’avais une ferme en Afrique ». Cet incipit du roman de Karen Blixen, Out of Africa, compte, dit-on, parmi les plus poignants de la littérature mondiale. Sujet, verbe, complément, lieu… Qu’y a-t-il de magique dans sa mécanique pourtant élémentaire ? Cet imparfait qui marque la dépossession définitive, la lancinance du souvenir ? Cette évocation d’une ferme qui dévide la complicité de l’homme et de la nature ? Ce nom d’Afrique où vibre l’origine de l’humanité, la maternité de la terre, la culpabilité coloniale, la vaste dialectique du bien et du mal ? « J’avais » se suffirait à lui-même, concentré doux-amer du passé révolu. « J’avais une ferme » avance déjà l’image de l’effort et de l’échec. Une ferme n’est pas une propriété qui va de soi. Elle est labeur...
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