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Économie

Goldman Sachs s’interroge sur la pérennité du système financier libanais

Conjoncture

Selon un économiste de la banque d’investissement américaine, le Liban qui a longtemps « défié les lois de la gravité » peut de moins en moins compter sur sa résilience, face au ralentissement de la croissance des dépôts.

04/12/2018

La banque d’investissement américaine Goldman Sachs (GS) estime que le Liban connaît « un climat d’incertitude politique accrue et qu’il demeure difficile de prévoir le moment de la formation du gouvernement (...), qui devrait voir le jour dans les prochains mois », dans une note de recherche publiée hier et réalisée par Farouk Soussa, économiste pour la zone MENA au sein de l’institution financière. Mi-octobre, le même auteur semblait pourtant plus optimiste quant à l’imminence de la formation d’un nouveau gouvernement qui contribuerait « à atténuer les pressions financières sur le pays et à amorcer le processus de réformes structurelles », suite à un entretien avec le Premier ministre désigné Saad Hariri. C’était sans compter avec la dernière « objection du Hezbollah », qui « menace de prolonger indéfiniment l’état actuel de paralysie politique ».

Une paralysie politique qui « pourrait davantage nuire à la confiance sur les perspectives économiques du Liban. En effet, les déposants et les investisseurs devraient désormais composer avec de nombreux mois supplémentaires de stagnation de l’agenda économique et de retard dans l’afflux de fonds (près de 11 milliards de dollars de prêts et de dons promis par la communauté internationale pour financer des projets d’infrastructures) de CEDRE », la conférence de Paris, tenue le 6 avril dernier, indique l’auteur de cette note destinée aux clients de GS, consultée par L’Orient-Le Jour.

Pourtant, Farouk Soussa s’étonne de voir « le Liban défier, depuis un bon bout de temps, les lois de la gravité », reprenant ainsi une déclaration du vice-président de la Banque mondiale pour la zone MENA, Ferid Belhaj. L’économiste de GS se dit en effet surpris que le Liban demeure solvable, ait affiché un taux moyen de croissance réelle de 6 % durant les années 2010, malgré de nombreuses instabilités politiques locales et régionales, mais surtout une situation alarmante de ses finances publiques : un ratio dette / PIB à 154 % en moyenne de 2001 à 2017, un déficit public à 10 % du PIB, un déficit des comptes courants à 17 %. « De tels ratios pour n’importe quelle petite économie ouverte auraient été difficiles à maintenir même dans les meilleures situations », poursuit-il. Mais cette résilience, que l’auteur explique par un engagement considérable du secteur bancaire, d’importants flux de remises et de dépôts vers le Liban, et un fort soutien international, semble de plus en plus « fragile » au cours des dernières années. « Les inquiétudes se multiplient quant aux risques de voir le Liban se diriger vers une crise financière, et à une crise de défaut de paiement à terme », affirme Farouk Soussa.


(Lire aussi : Au Liban, l’activité commerciale à la peine au troisième trimestre)


Otages de la confiance de la diaspora

La principale inquiétude est suscitée par le ralentissement de la croissance des remises d’expatriés et des dépôts vers le Liban, qui financent traditionnellement une grande partie (si ce n’est la totalité) des besoins en financement du Liban, selon l’économiste de GS. Selon les dernières données disponibles citées par GS, les flux de dépôts sur les neuf premiers mois de 2018 ont atteint 2,4 milliards de dollars (4,2 % du PIB) contre 7,3 milliards de dollars (13,7 % du PIB) en 2017. Outre plusieurs facteurs exogènes souvent évoqués par la Banque du Liban, Farouk Soussa attribue aussi ce ralentissement aux récentes tensions entre Beyrouth et les pays du Golfe depuis la démission avortée de Saad Hariri en novembre 2017. Il dit d’ailleurs craindre que ce ralentissement subisse une dynamique d’autorenforcement, car « plus ce ralentissement persiste, plus cela impacte la confiance. Des sorties de capitaux commenceraient alors à se matérialiser, rendant plus perceptible un risque de crise financière, et mèneraient ainsi à “un flight-to-safety” », soit un déplacement de valeurs mobilières vers des placements plus liquides. « Cette dynamique est au cœur de la fragilité financière du pays et justifie le risque relativement élevé de fuite des capitaux. Cela souligne à quel point les perspectives financières et économiques du Liban sont les otages de la confiance de la diaspora et des déposants, et pourquoi tout ce qui nuit à cela nuit à la viabilité financière du pays », alerte-t-il.

L’analyste fait remarquer que des inquiétudes quant à la capacité du Liban à financer ses déficits intérieur et extérieur commencent à émerger avant de se demander si celles-ci sont fondées. « Par le passé, les flux de dépôts étaient suffisants pour couvrir la totalité des besoins bruts de financement extérieur. Mais en 2017, nous avons calculé que les flux de dépôts n’en couvraient que la moitié, et nous nous attendons à ce qu’ils n’en couvrent que le tiers en 2018. En valeur absolue, le déficit de financement extérieur atteint 6,2 milliards de dollars (21 % du PIB) en 2017 et 8,8 milliards de dollars (13 % du PIB) en 2018 », illustre l’auteur.


(Lire aussi : Inclusion financière : le Liban à la traîne, selon The Economist Intelligence Unit)


Des réserves de la BDL « plus que suffisantes »

L’économiste de GS réaffirme que les opérations dites d’ingénierie financière menées par la BDL depuis 2016 ont aidé le Liban « à gagner du temps » puisqu’elles « ont permis de soutenir la confiance des déposants et d’assurer suffisamment de devises pour répondre aux besoins de financement intérieurs mais surtout extérieurs ». « Mais les investisseurs s’interrogent sur la capacité de la BDL à continuer de mener de telles opérations », au moment où on s’attend à ce que les flux annuels de dépôts atteignent en moyenne 5,5 milliards de dollars sur les cinq prochaines années, et que le déficit de financement extérieur atteigne 12,9 milliards de dollars en 2019, et jusqu’à 14,8 milliards de dollars en 2023. « La BDL a des réserves plus que suffisantes, soit 35 milliards de dollars, pour couvrir ces déficits au cours des cinq prochaines années, de quoi rassurer les déposants et les investisseurs sur les capacités du Liban à répondre à ses besoins de financement et à maintenir la stabilité du taux de change », assure Farouk Soussa. Il met en garde toutefois contre « les risques que susciterait un choix de la BDL de financer le déficit de financement extérieur uniquement par ses réserves, car cela nuira certainement à la confiance en la stabilité monétaire ».

Selon lui, seuls deux scénarios d’évolution sont possible d’ici à deux ou trois ans. Le premier, optimiste et « réalisable », repose sur le fait que la croissance des dépôts puisse atteindre 6 % par an (soit moins des 8 %, d’avant la crise de novembre 2017) ce qui serait suffisant pour couvrir la totalité du déficit. Une formation du gouvernement, la mise en place des réformes convenues dans le cadre de CEDRE, le regain de confiance qui s’ensuivrait devraient permettre la concrétisation d’un tel scénario, explique l’auteur. En revanche, le second scénario, bien plus pessimiste, est possible si les flux de capitaux n’augmentent pas et que la balance extérieure du Liban continue de se détériorer. « Nous pensons que ce n’est plus qu’une question de temps avant que la capacité de la BDL à maintenir la stabilité du taux de change ne soit largement remise en question », écrit Farouk Soussa. « Le scénario le plus extrême serait que le Liban subisse un choc négatif comme une détérioration de sécurité intérieure ou l’éclatement d’un nouveau conflit avec Israël », poursuit-il.

L’économiste de GS insiste alors sur le rôle-clé que devront jouer les réformes budgétaires dans la résolution de cette crise à court et moyen termes.


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Jack Gardner

a chaque fois que Goldman Sachs a parier sur un default de paiement, ils avaient raison et on fait beaucoup d'argent...jespère vraimnet que cest pas le debut...avec GS tout commence par un artice de ce genre et d une opinion negative

Salim Dahdah

Autant les chiffres avancés relatifs à la situation économique et financière du Liban pourraient être vrais, autant l'analyse évaluative et anticipative de l'avenir,parait, malgré les qualités certaines de l'auteur de l'article, quelque peu faible, imprécise et ressemble même à un "wishfull thinking" de tous ceux qui ne s'inquiètent pas outre mesure de l'effondrement de la place financière de Beyrouth et pourrait aller à la limite à le souhaiter peut-être...!

L’azuréen

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