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Culture

Et si, dans l’horreur de nos capharnaüms, il y avait un tout petit peu d’espoir ?

À l’affiche

N’allez pas voir dans « Capharnaüm » une quelconque allusion biblique – quoique... –, mais allez plutôt chercher dans les nombreux bas-fonds de Beyrouth ces étranges destins qui s’entassent. Bienvenue dans cette cour des miracles, prix du Jury à Cannes et déjà dans la présélection pour l’oscar du meilleur film étranger, représentant le Liban.

20/09/2018

Après son délicieux Caramel si doux, et après son flottement dans Et maintenant on va où ?, entre optimisme et pessimisme, Nadine Labaki revient dans un registre totalement différent. Place à l’amertume. Et peut-être, tout au fond, à l’espoir... Si elle opère un revirement remarquable, à regarder de plus près, sa façon de filmer et de voir le monde reste la même, collée à la réalité. Une immersion totale dans ses personnages (le plus souvent des amateurs) qui ne jouent pas leur rôle, mais qui simplement « sont ». D’ailleurs, elle dit avoir toujours eu un problème avec le fait de « jouer ». Ses films empruntent au genre réaliste et naturaliste le style et la moulure. Pas de fioritures, mais un simple décor : la vie, le réel. C’est ce qui donne l’illusion d’un documentaire, ce qui n’en est pas un.

Les raisons de la naissance de ce film sont déjà connues. Avoir un enfant, c’est se retrouver également à l’écoute des cris des autres gamins. Mais c’est aussi se sentir responsable quand cette enfance est maltraitée. Quels adultes ces gosses vont devenir et que serait donc le monde de demain si on les traitait de cette façon ? C’est un cri que lance la cinéaste. Et elle le fait très haut. Se sentant doublement responsable, puisqu’elle a un outil précieux en main, sa caméra, censée toucher le maximum de consciences. Et de cœurs.

Antoine Doinel ?

Nadine Labaki est une cinéaste engagée. Elle est engagée dans l’humain. Pour l’autre, son compatriote, son voisin, son ami. Elle ne pouvait pas rester les bras croisés. C’est un travail de titan qu’elle a accompli là : plus de 500 heures de rushs, des nuits sans sommeil, une mobilisation générale de son équipe durant deux ans, une production élaborée pas à pas, à l’image du tournage avec la création de Mooz Films, et une écriture à six mains (avec Jihad Hojeily et Michelle Kesrouani). Avec, en amont, un casting sauvage et remarquable mené par Jennifer Haddad et plus de mille enfants observés de près afin de trouver le héros idéal, Zain al-Rafee. Si son film s’apparente au néoréalisme italien, ce jeune garçon évoque dans ses réparties crues et acerbes, sans pitié (et encore moins pour ses parents), un certain Antoine Doinel dans Les 400 coups.

Alors que le professeur l’interroge sur sa mère, François Truffaut fait dire à son jeune interprète : « Elle est morte. » Et voilà Zain, âgé de douze ans, assénant au juge qu’il veut intenter un procès à ses parents parce qu’ils l’ont mis au monde. Son regard est à la fois fuyant et observateur. Il scrute le monde et l’interroge, créant une certaine gêne parmi les spectateurs qui ne peuvent s’empêcher de s’interroger : combien de fois a-t-on claqué la vitre au nez de ces enfants mendiants arguant qu’ils doivent se trouver un travail ? Combien de fois a-t-on détourné notre regard de leurs yeux assombris par la vie ?

Les parias de la vie

Qu’Aznavour revoie sa copie : la misère n’est pas moins pénible au soleil. La misère se guérit par l’amour et l’attention. Par le regard qu’on lui porte. C’est ce regard que la cinéaste lance sur ces taudis malfamés, sur ces corps d’enfants couverts de poussière, traînés comme un boulet sur le macadam jusqu’à s’y confondre. Sur ces marginalisés de la vie – tellement qu’ils n’existent plus. Qu’est-ce que ça veut dire être un sans-papiers ? La réalisatrice répond : « C’est ne pas exister aux yeux de la société. C’est ne pas s’intégrer dans la marche du monde. C’est être un paria. »

Le regard de Nadine Labaki est un regard de maman, mais aussi de cinéaste, qui sait plonger dans les injustices du monde, et de justicière, puisqu’elle porte à bon escient l’habit d’avocat dans le film. Ce regard est d’ailleurs très juste, loin de tout misérabilisme outrancier, un peu hugolien même (Les Misérables de Victor Hugo en avaient fait autant), mais de pitié vers cette enfance maltraitée. Ses misérables, contrairement à quelque Thénardier, ne sont pas laids, « on a envie de les aimer, et même leurs parents qui sont également victimes du système », sourit Khaled Mouzanar, producteur et musicien.

Le scénario de Capharnaüm emprunte au documentaire sa rigueur et sa véracité, mais s’en nourrit pour en faire une fiction. Tous les protagonistes du film ont leur histoire, leur passé, et ils ont dû puiser dans cette vie intérieure pour interpréter leur rôle. Si la caméra de Nadine Labaki, rapide, dynamique, court, circule entre les gens dans les ruelles, trébuche peut-être parfois, la direction de ses non-acteurs est aussi magistrale. « Christopher Aoun, mon DOP, était un kamikaze sur le tournage », dit-elle. La réalisatrice se fait l’anthropologue de la rue. Elle s’appuie sur la musique de Khaled Mouzanar, son époux, pour créer un climax, à la limite étouffant. Le décor est fermé jusqu’à l’asphyxie. Les simples fenêtres d’oxygène seraient l’humour qui contrebalance cette tristesse dominante ainsi que cette belle scène de roue tournante où s’élève Zain au-dessus de la mer dans cette cité des plaisirs qui lui a été jusqu’alors interdite. L’étau se resserre et une chape de douleur s’abat sur l’univers reproduit – au grand étonnement de certains – par la cinéaste. Mais oui, bien sûr que ces bidonvilles parsèment la ville de Beyrouth. Et Nadine Labaki s’est expressément attardée sur ces quartiers pauvres pour les faire exister afin qu’ils deviennent, le temps d’un film, des stars ou tout simplement une réalité, trop souvent occultée par de nombreux Libanais.

Et maintenant, que sont-ils devenus ?

Zain al-Rafee

Natif de Deraa en Syrie, Zain a quitté son pays à l’âge de 8 ans pour s’installer au Liban avec ses parents et ses trois frères et sœurs. Sans papiers et privé d’éducation depuis les conflits en 2012, Zain est un enfant miracle, selon Nadine Labaki et Khaled Mouzanar. À Cannes où il a été ovationné, il a avoué à L’OLJ sa gratitude pour la cinéaste qui l’a hissé au haut de l’affiche ; et d’ajouter : « Je vais montrer au monde entier de quel bois je me chauffe. » Aujourd’hui, grâce au HCR, et sous la recommandation de Cate Blanchett, présidente du jury à Cannes, Zain et ses parents sont installés en Norvège dans un « superbe appartement avec jacuzzi », dira-t-il à la cinéaste. Ils ont déjà leurs papiers d’émigration en règle.

Yordanos Shiferaw

Née en Érythrée, elle vit dans un camp de réfugiés puis est séparée de sa famille. Elle retrouve ses sœurs au Liban où elles travaillent elles aussi comme aide-ménagères. Elle est sans papiers. Et comme dans le film, elle se fait arrêter pendant le tournage. « J’ai eu une vie de rêve pendant le tournage », dira-t-elle. Aujourd’hui, elle est bien installée à Londres et peut aspirer à d’autres rêves encore.

Treasure Bankole

Le bébé garçon est en fait une petite fille née au Liban de parents qui travaillent comme agents d’entretien. En 2015, ils s’installent à Nabaa, et elle est repérée par l’équipe du casting. Aujourd’hui, elle est retournée avec sa mère au Kenya où elle est scolarisée. Hasard ou coïncidence ? Ses parents avaient été également arrêtés durant le tournage.


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