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Nadine Labaki à « L’OLJ » : Il est temps que l’État libanais se réveille

Festival de Cannes

La réalisatrice a remporté le beau Prix du jury pour « Capharnaüm », exactement comme Maroun Bagdadi il y a 27 ans avec « Hors la vie ».

21/05/2018

Après dix jours de projections et de suspense, le Festival de Cannes s’est clôturé et a remis le trophée suprême, cette vénérable et si convoitée Palme d’or, au Japonais Manbiki Kazoky pour Une affaire de famille. Mais la Palme du cœur – et le Prix du jury – est revenue à celle qui a bouleversé la Croisette avec son Capharnaüm : Nadine Labaki. Des larmes de joie se sont mêlées à une grande émotion très souvent contenue tout au long de ce projet qui lui tenait à cœur. Et à corps. Il faut dire que plus qu’un film, Capharnaüm a été une véritable aventure humaine où se sont enrôlés des dizaines de petits soldats déterminés à servir une cause : l’enfance et l’innocence bafouées. Partout – Liban inclus, bien sûr.
Ce qui vient de se passer à Cannes est beau, comme une filiation, 27 ans après la même récompense obtenue par Maroun Bagdadi pour Hors la vie. Pressée par L’Orient-Le Jour de partager son message après ce prix prestigieux, elle n’a pas hésité avant de répondre...
 « Aujourd’hui, la reconnaissance apportée à mon film m’oblige à être le porte-parole de ces êtres invisibles. C’est un cri de douleur et de détresse que j’adresse aux autorités libanaises et je leur dis : Il est temps que l’État se réveille. Vous, les responsables, ouvrez les yeux : il est nécessaire que les choses bougent. Le Liban en a assez d’être traité comme un pays du tiers-monde alors que nous avons un potentiel très riche et une capacité énorme à réfléchir à des solutions », s’enthousiasme-t-elle. « Si mon film s’appelle Capharnaüm, c’est qu’il est à l’image de ce désordre absolu dans lequel on se débat depuis des années. Si Cannes m’a entendue et comprise et que le monde entier nous a regardés à la télévision, il n’est pas permis que notre propre pays ne nous comprenne pas ! » scande-t-elle encore.
Et de continuer à l’adresse de l’ensemble de la classe politique : « Regardez tous ces sans-abris, ces sans-papiers qui vivent dans la misère la plus totale. Faites un peu de rangement dans vos affaires afin de voir plus clair. Le Liban est un pays d’accueil, qui au détriment de sa propre identité, a accueilli de milliers de réfugiés. Rendez-lui honneur. Ne les laissez pas sombrer dans la détresse; trouvez, pour tous ces laissés-pour-compte, des solutions concrètes. Il est inadmissible qu’il y ait tellement d’enfants au Liban qui vivent dans la rue ou qui soient abusés, violentés, maltraités. Il n’y a même pas de correctionnelle pour ces mineurs qui se retrouvent souvent dans les prisons avec les adultes. Les associations libanaises font un travail fabuleux, mais cela ne suffit pas. Elles sont débordées. »

« Faire tomber les visières... »
La force de Nadine Labaki et son engagement à toute épreuve ne l’empêchent néanmoins pas d’être pleine de gratitude. « De Cannes, qui a accueilli chaleureusement et généreusement mes deux précédents films et qui me fait l’honneur, pour cette 71e édition, d’auréoler d’or ma troisième œuvre, Capharnaüm, j’aimerais d’abord remercier le Festival qui a mis en moi toute sa confiance. Ma reconnaissance va certainement à mon époux, qui a été patient avec moi et qui a cru en mon projet, puisqu’il a porté pour ce film, outre la casquette de musicien, celle de producteur, mais aussi à tous ces petits soldats qui m’ont suivie dans cette aventure audacieuse. »
 « Je suis heureuse d’avoir été en compétition officielle dans un festival comme celui de Cannes, de la France des valeurs républicaines, et je suis sincèrement convaincue que le cinéma est une tribune puissante pour élever la voix. Je ne dis pas que les choses vont changer du jour au lendemain, mais au moins, Capharnaüm aura permis d’ouvrir le débat, de faire tomber les visières. »
Pour Nadine Labaki, la voix de Zain et celle de Yordanos, les deux principaux protagonistes de son film et qui étaient, jusqu’à tout récemment, encore invisibles, résonne aujourd’hui dans le monde entier. Elle espère ainsi que Capharnaüm aura le même accueil au Liban qu’à Cannes. « Il faut que l’on s’arrête, que l’on regarde autour de soi et que l’on mette enfin sur pied une loi qui structure et protège l’enfance. »
Capharnaüm est une aventure que Le Liban a suivie de près avec une grande attention. De Cannes au pays du Cèdre, une longue chaîne humaine s’est formée pour soutenir les principaux protagonistes, ces comédiens non professionnels qui ont été sélectionnés grâce au talent de directrice de casting de Jennifer Haddad, et qui portent le film sur leurs épaules. Le Syrien Zain al-Rafeea et l’Éthiopienne Yordanos Shiferaw ont attendri, fait pleurer et bouleversé les festivaliers. Le petit Zain, boule d’énergie et d’intelligence, aura marqué l’histoire du cinéma comme The Kid ou Antoine Doinel à leurs époques, alors que Yordanos Shiferaw aura remué la Croisette par son authenticité et sa sincérité.
Rappelons que Capharnaüm, qui était en lice pour la Palme d’or avec 20 autres films, suit le périple d’un jeune garçon des bidonvilles dont le chemin croise une jeune femme de ménage qui travaille au noir. Tous deux, sans identité et sans papiers, vont tenter d’affirmer leur existence. De faire valoir leur droit à la vie et à la dignité.

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