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Rue Moustapha Badreddine : quand les noms de rues deviennent une arme diplomatique

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Rues Nimr el-Nimr et Bobby Sands en Iran, rue Rameau d'olivier en Turquie, rue Jack (sic) Chirac à Ramallah... Retour sur la diplomatie des noms de rues, après la polémique suscitée au Liban par la décision de rebaptiser une artère de la banlieue sud de Beyrouth du nom de Moustapha Badreddine, cerveau présumé de l’assassinat de Rafic Hariri.

19/09/2018

Si les rues dans la plupart des villes du monde portent généralement le nom de personnalités ou d'événements historiques ayant marqué l'histoire nationale ou internationale, les noms de certaines artères peuvent parfois devenir un outil politique, symbolique certes, pour faire passer un message, quitte à diviser l'opinion publique ou susciter des tensions.

Au Liban, la décision de la municipalité de Ghobeyri, dans la banlieue sud de Beyrouth, fief du Hezbollah, de baptiser l'une de ses rues du nom du "martyr Moustapha Badreddine", accusé par le Tribunal spécial pour le Liban (TSL) d'être le cerveau présumé de l’assassinat de Rafic Hariri, le 14 février 2005, a ainsi été qualifiée de "sédition", hier, par le Premier ministre désigné Saad Hariri, fils de l'ancien Premier ministre assassiné.

Le Liban n'a pas l'exclusivité de ce genre de polémique. Dans la région et au-delà, rebaptiser des rues pour honorer un homme considéré comme un ennemi ailleurs ou se moquer d'un autre pays a été et est encore un outil prisé. Quelques exemples :


(Lire aussi : « Rue du martyr Moustapha Badreddine » à Ghobeyri, une provocation de plus)


Les rues Nimr al-Nimr et Bobby Sands et le square Imad Moghnieh à Téhéran

Le 2 janvier 2016, l'Arabie saoudite exécute 47 personnes condamnées pour "terrorisme", dont le dignitaire chiite Nimr al-Nimr, figure de la contestation contre le régime saoudien sunnite. Lors d'une manifestation de colère en Iran, l'ambassade saoudienne à Téhéran est la cible d'attaques. Le lendemain, Riyad rompt ses relations diplomatiques avec Téhéran. Deux mois plus tard, Téhéran rebaptise une rue jouxtant l'emplacement de l'ambassade saoudienne "Nimr al-Nimr", comme le rapportait le Guardian.

L'Iran n'en était pas à sa première opération du genre. Le quotidien britannique rappelle qu'un square de la rue Valiasr à Téhéran porte le nom de Imad Moghnieh, commandant militaire du Hezbollah (allié de l'Iran) tué en 2008 à Damas et accusé d'avoir organisé des attentats qui ont fait des centaines de morts, notamment des Américains.

The Guardian revient également sur les tensions irano-britanniques. Signe des crispations au cours de l'année 1981, l'avenue Winston Churchill (ancien Premier ministre britannique), située à proximité de l'ambassade britannique à Téhéran, avait été rebaptisée avenue "Bobby Sands", du nom du militant indépendantiste irlandais qui s'était laissé mourir de faim dans les prisons britanniques en 1981. Le Belfast Telegraph raconte que l'ambassade avait en conséquence fermé son entrée avenue Bobby Sands et créé une nouvelle entrée en démolissant une partie d'un mur de l'ambassade donnant sur l'avenue Ferdowsi. L'ambassade britannique avait fermé ses portes en 2011 après avoir été attaquée par une foule  en colère sur fond de tensions autour du dossier du nucléaire iranien. La mission diplomatique avait été toutefois rouverte en 2015.

L'Egypte n'a pas échappé non plus aux messages politiques de l'Iran. En 1980, Le Caire signait un accord de paix avec Israël, ennemi juré des mollahs iraniens, arrivés au pouvoir en 1979 sous la direction de l'ayatollah Khomeini. Pour marquer sa colère, après la rupture des relations diplomatiques avec l'Egypte, Téhéran avait décidé de nommer une rue "Khaled Islambouli", en référence à l'islamiste radical qui avait assassiné le président égyptien Anouar Sadate en 1981. Ce n'est qu'en 2004, suite à un réchauffement diplomatique entre les deux pays, que le Conseil municipal de Téhéran avait décidé de rebaptiser la rue "Khaled Islambouli" en rue "Intifada", en allusion au soulèvement palestinien contre Israël, rappelle l'agence iranienne Mehr. A ce jour, l'Iran et l'Egypte n'ont toujours pas complètement rétabli leurs relations diplomatiques.


(Lire aussi : Rue Moustapha Badreddine : "C'est de la sédition", réagit Hariri)


Le cas turc

En Turquie aussi, renommer des rues est un outil diplomatique dont fait usage le pouvoir en place. En décembre 2017, Ankara rebaptisait la rue menant à l'ambassade des Emirats Arabes Unis rue "Fahreddin Pasha". Quelques jours avant cette décision, le ministre des Affaires étrangères émirati avait accusé le fameux Fahreddin Pasha d'avoir mis en coupe réglée la région de Médine qu'il administrait en 1916 pour le compte de l'empire Ottoman, l'ancêtre de la Turquie actuelle, explique France Inter.

En février dernier, c'est aux Etats-Unis que la Turquie adressait un message en rebaptisant l'avenue Nevzat Tandogan face à la mission diplomatique américaine. Sur décision du maire d'Ankara, cette rue s'appelle désormais "Rameau d'olivier", en référence à l'opération militaire menée par la Turquie en Syrie contre les Kurdes syriens, soutenus et armés par Washington. L'adresse de l'ambassade n'a néanmoins pas changé, puisqu'elle est officiellement située sur le boulevard Atatürk, du nom du fondateur de la république turque, perpendiculaire à l'avenue Nevzat Tandogan. Difficile, en effet, de débaptiser une avenue Atatürk...

La Turquie a elle aussi été la cible de cette diplomatie des noms de rues. Le 6 février dernier, Le Caire avait décidé de débaptiser la rue "Selim Premier", du nom du sultan ottoman qui avait conquis l’Égypte en 1517. L'objectif: punir la Turquie pour son soutien au président égyptien Mohamed Morsi qui avait fini par être renversé. Le nouveau nom de la rue n'a toujours pas été choisi.


La rue Jack Chirac à Ramallah

Mais d'autres peuvent choisir des noms de rue en hommage à des personnalités étrangères: en Cisjordanie occupée, la mairie de Ramallah, pour célébrer son centenaire, a renommé, en 2012, 420 rues de la ville. L'une d'elles a été rebaptisée rue "Jack (sic) Chirac", du nom de l'ancien chef de l'Etat français, comme le rappelle le site Slate. Une décision prise "en remerciement de ses positions souvent perçues comme étant favorables aux Palestiniens". Le choix n'a pas fait polémique, contrairement aux noms d'autres rues qui ne font pas l'unanimité à l'étranger. La rue "Ezzedine al-Qassam", figure de la résistance à l’occupation britannique de la Palestine, en est un exemple. Ce dernier a également donné son nom aux Brigades Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, considéré comme un groupe terroriste par les Etats-Unis et l'Europe. "En 2010, le gouvernement israélien protestait également contre l’inauguration d’une rue "Yahya Ayache", cerveau de plusieurs attaques anti-israéliennes – dont l’une avait fait 20 morts à Tel Aviv en 1994, avant qu’il ne soit éliminé par Israël deux ans plus tard", rappelle aussi Slate.


"L'Impasse Amérique-du-Nord"

Les Etats-Unis et la Russie n'échappent pas non plus à cette diplomatie des noms de rue, une pratique à laquelle s'adonnaient déjà Washington et Moscou durant la Guerre froide. Le 10 janvier dernier, Washington a ainsi décidé de renommer l'emplacement devant l'ambassade de Russie "Boris Nemtsov Plaza", en hommage à l'opposant politique russe au président Vladimir Poutine abattu en février 2015 à Moscou. La Russie avait répliqué en suggérant de "renommer un passage qui longe l'ambassade des États-Unis à Moscou, impasse d'Amérique du Nord", rapporte France Inter. Une suggestion qui n'a encore pas été traduite dans les faits à ce stade.


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