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Liban

La guerre libanaise de 1958, un conflit aux multiples facettes

Retour sur l’histoire libanaise

C’est au cours de cette crise, survenue en pleine guerre froide, que les États-Unis envoient pour la première fois des troupes dans un pays du Moyen-Orient.

07/09/2018

Avec un coup d’État déjoué et l’assassinat d’un journaliste proche des Kataëb qui engendrera une « contre-révolution », le mois de septembre 1958 fut un des épisodes chauds de la crise de 1958 au Liban. Six mois durant, il y a donc soixante ans, le Liban se retrouvait plongé dans un sanglant conflit, doublé d’une crise politique. Cette guerre civile, opposant l’armée à des mouvements d’insurrection, a notamment mené, le 15 juillet 1958, au déploiement de plusieurs milliers de soldats américains sur le territoire libanais, dans ce qui fut la première intervention militaire des États-Unis au Moyen-Orient. Retour sur un conflit complexe aux multiples facettes, locales et internationales.


Guerre froide

Dans les années 50, le monde est séparé par le rideau de fer. Le clivage entre les États-Unis et l’Union soviétique s’immisce petit à petit dans la politique moyen-orientale, notamment à travers le pacte de Bagdad, signé en 1955 par les États-Unis, l’Irak, la Turquie, le Pakistan et la Grande-Bretagne et visant à limiter l’influence soviétique dans la région. C’est notamment en réaction à ce pacte que naît, en février 1958, la République arabe unie. Cette nouvelle entité, présidée par le président égyptien Gamal Abdel Nasser, est constituée de deux provinces : l’Égypte au Sud et la Syrie au Nord.

La même année, au Liban, le clivage se cristallise au cœur même de l’État, alimenté par les tensions qui s’accroissent depuis des mois entre les partisans du président de la République, Camille Chamoun, en poste depuis 1952 et soutenu par le parti Kataëb, et l’opposition, regroupant notamment Rachid Karamé, Saëb Salam, Sabri Hamadé et Kamal Joumblatt. Ces derniers s’opposent à l’intention de M. Chamoun de briguer un nouveau mandat présidentiel et lui reprochent d’avoir adhéré, en février, à la politique d’assistance économique et militaire des États-Unis, fermant ainsi la porte à d’autres aides internationales, comme celles de l’URSS.


(Liban : que reste-t-il de l’espoir réformateur de 1958 ?, le commentaire de Stéphane Malsagne)


Le feu aux poudres

C’est l’assassinat d’un journaliste libanais proche de l’opposition, Nassib Metni, le 8 mai 1958, qui met le feu aux poudres. Des manifestations de partisans de l’opposition virent à l’émeute et font, en quatre jours, près de 20 morts à Beyrouth et Tripoli, selon L’Orient du 13 mai de cette année. Rapidement, des affrontements éclatent dans tout le pays. L’armée lance alors son infanterie et son aviation contre « les rebelles et les terroristes ». Parallèlement, la milice Kataëb prend le contrôle des quartiers chrétiens d’Achrafieh et de Gemmayzé et creuse des tranchées. Une ligne de démarcation émerge alors entre ces quartiers et le secteur musulman de Basta.

Dans le même temps, les interventions étrangères dans cette crise commencent à apparaître avec, notamment, la saisie d’armes en provenance de Syrie qui pousse le gouvernement libanais à fermer la frontière. Devant cette agitation régionale, les États-Unis annoncent l’envoi d’avions militaires « prêts à transporter des forces vers le Moyen-Orient ». Les marines britanniques et américaines reçoivent en outre un ordre de mission leur enjoignant de se positionner au large des côtes libanaises.


Plainte à l’ONU

Le 22 mai 1958, le Liban finit par porter plainte devant la Ligue arabe contre la RAU, qui se défend en accusant le Liban d’être « le foyer de la conspiration impérialiste contre les États arabes ». Les négociations de la Ligue, menées à Benghazi en Libye, aboutissant à une impasse, le pays du Cèdre se tourne alors vers le Conseil de sécurité de l’ONU. Dans son intervention devant l’organisation internationale, le 6 juin, le ministre des Affaires étrangères, Charles Malek, accuse la RAU non seulement d’armer les rebelles, mais aussi de mener des campagnes médiatiques appelant le peuple libanais à renverser le gouvernement. Damas rétorque en affirmant que « la plainte libanaise n’est qu’un stratagème pour dissimuler l’impuissance du gouvernement à juguler les troubles nés d’un conflit intérieur ». Cinq jours plus tard, le Conseil de sécurité adopte une résolution prévoyant l’envoi au Liban d’un groupe d’observateurs « afin de s’assurer qu’il n’y a pas d’infiltration illégale d’individus ou de fournitures d’armes ou d’autres matériels à travers les frontières du Liban ». Seule l’URSS vote contre ce texte.

Le 4 juillet, les 94 observateurs envoyés par l’ONU indiquent, dans leur premier rapport, ne pouvoir « apporter aucune preuve d’infiltration d’hommes ou de munitions, ni établir le mode d’acquisition des armes ». Ils déplorent « l’impossibilité d’accéder aux zones limitrophes de la Syrie où s’effectue (selon le gouvernement de Beyrouth) la contrebande ». Le président Chamoun les accusera, le 8 juillet, de s’être « conduits en touristes ».


Débarquement des marines US

Le lendemain, le président Camille Chamoun revient officiellement sur son intention de briguer un nouveau mandat lors de l’élection présidentielle à venir. Les insurgés, qui réclamaient pourtant le départ de ce président trop proche, selon eux, des États-Unis, ne mettent pas pour autant un terme aux combats. Pour le chef de l’État, cela « prouve sans aucun doute que cette guerre n’est pas une affaire intérieure et qu’elle a un seul but : le contrôle par la RAU de la politique libanaise ».

Cinq jours plus tard, le coup d’État militaire qui renverse, à Bagdad, le roi Fayçal II, afin d’instaurer une république dont les dirigeants s’opposent à la coopération avec les Américains, a un impact immédiat sur le Liban. Craignant de perdre son influence sur la région au profit de l’URSS, et à la demande du gouvernement libanais, Washington ordonne, dès le lendemain, le 15 juillet 1958, le débarquement de milliers de marines américains sur la plage de Khaldé. Officiellement, ils seront chargés « d’assurer le verrouillage de la frontière syro-libanaise afin de permettre aux forces de sécurité locales de rétablir l’ordre », et ce jusqu’au déploiement d’une « Police internationale de l’ONU ». Ce débarquement, le premier des États-Unis au Moyen-Orient, sera décrié par l’URSS et par Nasser qui dénonce « une occupation du Liban et une menace ouverte contre les pays arabes ».

Washington et Le Caire finiront par trouver un terrain d’entente, en apportant tous deux leur soutien à la candidature du général Fouad Chéhab à la présidence de la République libanaise. Le général, fédérant les votes d’une écrasante majorité des députés, y compris ceux de l’opposition, sera élu à la tête de l’État le 31 juillet 1958. Dans son premier message à la nation, le 5 août, il annoncera que son « premier objectif national est le retrait des troupes étrangères » du territoire libanais.


Coup d’État manqué

Malgré la présence américaine, l’élection de Fouad Chéhab et les appels à un désarmement de la population, les violences se poursuivent sur le territoire libanais. Les forces de sécurité déjouent même un coup d’État, fomenté par un haut gradé proche de Damas, le 17 septembre. Une très brève accalmie est mise à mal par l’enlèvement et l’assassinat, le 19 septembre 1958, du journaliste proche des Kataëb Fouad Haddad, un événement qui embrase à nouveau les rues de la capitale et oblige les forces de l’ordre à décréter un couvre-feu strict. À la suite de cet assassinat, le parti Kataëb lance un appel à la grève générale, laquelle durera une vingtaine de jours du fait de la vive tension qui sévit dans les quartiers de Beyrouth. Cette réaction Kataëb constituera ce qui sera qualifié de « contre-révolution ».

Du point de vue politique, la situation ne va pas non plus en s’améliorant. Les responsables butent pendant plusieurs semaines sur la formation du nouveau cabinet, dont la présidence est confiée, le 24 septembre 1958, à Rachid Karamé, un des leaders de l’insurrection, au grand dam d’autres forces politiques, dont le chef des Kataëb, Pierre Gemayel.


Normalisation

C’est après la formation, le 14 octobre, du nouveau gouvernement au sein duquel siègent Rachid Karamé, Hussein Ouaini, Raymond Eddé et Pierre Gemayel, que le calme revient au Liban. Le 17, le Parlement accorde, à la grande majorité, sa confiance au cabinet Karamé. Des coups de feu se font à nouveau entendre à Beyrouth, « mais c’est en signe de réjouissance », souligne L’Orient du 18 octobre 1958.

La même semaine, et « après 48 heures de travaux, le rouleau compresseur a effacé toutes les traces de l’insurrection », annonce L’Orient, le 23 octobre. Deux jours plus tard, soit plus de trois mois après leur débarquement, tous les soldats américains sont évacués du Liban.


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gaby sioufi

comme c vrai que RIEN n'a change a part qqs noms & dates.
UNE CONSTANTE DE TAILLE : une hypothéque a l'etranger est essentielle &
ttes les raisons sont bonnes.
sommage que Riad Salameh , la banque de l'habitat et l'autre ne puissent pas regulariser ca aussi. une hypotheque valorisee & a but noble au moins.

mais bon.

Le Faucon Pèlerin

Précision d'un témoin oculaire : L'armada américaine qui avait débarqué les "Marines" à Ouzaï et à Dbayé, dans la matinée du 15 juillet 1958, venait de l'ouest de Beyrouth
tandis que l'escorteur d'escadre "Kersaint" et ses deux unités auxiliaires sont venus du côté nord de la baie de Jounieh vers 15h et sont repartis vers le nord. Donc les Beyrouthins n'ont pas vu ces éléments de la Marine française.
J'ai appris par la suite que le "Kersaint" était à l'époque affecté à la surveillance au large d'Israël. Je déduis qu'il était venu à Jounieh en voisin pour la parade de la part de la "Tendre Mère" la France.

Antoine Sabbagha

Soixante après ce sont les petits descendants de nos chefs de tribus qui survivent sur notre scène politique , même clivage et chaque parti ou tribu reçoit les ordres de l’étranger pour diriger le pays . Bizarre mais vrai.

Eleni Caridopoulou

Je me souviens très bien les évènements , je les ai vécu j'habitais pas loin de l'hôpital St Georges. Je ne savais pas des bateaux Français . Dans tous les cas Nasser était un nul , il voulait faire la guerre à Israel et on voit le résultat

Wlek Sanferlou

L'article mentionne bien les assassinats de patriotes libanais ...les assassinats depuis toujours ont été l'arme préférée des fauteurs de trouble de la RAU et de la Syrie nous privant à chaque coup de personnes de grande valeur dont le pays avait et en a toujours un grand besoin crucial. On se trouve donc dans l'obscurantisme idiot et vantard...

stambouli robert

N'est ce pas ce meme Nasser qui a ordonne au parlement Libanais en 1969 d'approuver un texte sans en connaitre le contenu qui autorise les Palestiniens d'utiliser le Liban Sud comme base de depart d'une guerrilla contre Israel?

Triste de voir que les Libanais n'ont rien appris de tous ces evenements . C'est a dire rester en dehors de tous les conflits regionnaux et ne pas laisser leur terre etre sous l'emprise d'une quelconque puissance etrangere

Mais ou sont chez les Chretiens les Camille Chammoun, les Raymond Edde et les Pierre Gemayel? j'ajouterai les Kamal el Assaad, les Saeb Salam les Rachid Karame et meme les Rafic Harriri?

Comparer sans vouloir les nommer avec ceux qui sont en theorie les representants des Chretiens et des Musulmans du Liban aujourdh'ui, il est clair que le Liban a un probleme majeur car les differentes composantes des religions n'ont aucun accord meme entre eux ce qui n'etait pas le cas auparavent

Homsy Christian

Donc, au moins depuis 1955, la Syrie fomente destabilisation et insurrection au Liban. Au moins, à l’époque, nous avions certains grands hommes politiques qui ont placé le Liban d’abord. Nous avions fermé les frontières avec la Syrie après des infiltrations d’armes, nous avons porté plainte contre la RAU a l’ONU et avons été soutenus. Aujourd’hui, le schéma est le même en pire; la Syrie fomente des attentats à la bombe et des transferts d’explosifs avec la complicité de soit disant hommes d’etats, résultat prison pour le député, mais gardons les relations avec la Syrie sœur, l’Iran à travers le Hezb est plus que probablement derrière une série d’assasinats de nos hommes politiques, et leur ambassadeur est reçu par notre président. Cherchez l’erreur.

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

ABDEL NASSER OU LA MALEDICTION QUI EST TOMBEE SUR LES ARABES...

Stes David

C'est interessant de lire l'histoire du Liban et cette RAU République arabe unie dont je ne savais pas son existence mais c'est / c'etait d'apres Wikipedia une tentative d'union relèvant du panarabisme nassérien. Face à l'axe hachémite de la Jordanie et de l'Irak qui étaient pro-américains.

Le Faucon Pèlerin

Les marines américains débarquèrent aussi sur la plage entre Dbayé et Antélias.
Le général de Gaulle souhaitait intervenir aussi au Liban, John Foster Dulles, lui aurait dit que vu que la France avait participé à la Guerre de Suez, son intervention serait mal vue. Cela n'a pas empêché le Général d'envoyer l'escorteur d'escadre "Kersaint" avec deux unités auxiliaires d'entrer dans la baie de Jounieh dans l'après-midi du 15 juillet 1958. Après quelques centaines de mètres, les trois navires retournèrent de 180° pour sortir, nous laissant dans une stupéfaction totale. Ont-ils reçu un ordre des Américains, ou le général de Gaulle avait changé d'avis ?
De toute façon, Bkerké, Harissa et Jounieh ont bien vu l'immense drapeau tricolore flottant en haut à la proue du "Kersaint".

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