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Liban

Quand une série de Premiers ministres se cassaient les dents sur la formation du cabinet

Retour sur l’histoire libanaise

Alors que le Liban attend, depuis près d’un mois, la formation de son nouveau gouvernement par le Premier ministre désigné, Saad Hariri, retour sur la période de septembre 1952, quand l’accouchement d’un nouveau cabinet fut particulièrement agité.

23/06/2018

Le 9 septembre 1952, une crise gouvernementale éclate au Liban avec la démission du Premier ministre Sami Solh, dans un contexte de tensions entourant la présidence controversée de Béchara el-Khoury, premier président de la République du Liban postindépendance.
Si les premières années du Liban indépendant avaient été marquées par une certaine instabilité politique, les Premiers ministres se succédant parfois à quelques mois d’intervalle, la crise du mois de septembre 1952 est sans précédent. Au cours des vingt jours suivant la démission de Sami Solh, le Liban verra se succéder un nombre record de Premiers ministres désignés et de gouvernements, de consultations malheureuses et de blocages. Face au rythme effréné des rebondissements qui marquent cette période, la presse peine à suivre, les nominations et les récusations se succédant parfois à un rythme plus rapide que la publication des journaux. Récit d’un mois de crise.
Depuis juillet 1952, le président du Conseil des ministres, Sami Solh, est sur la sellette. En poste depuis février, il est accusé d’avoir laissé péricliter la situation générale du pays, qui accueille depuis quatre ans des centaines de milliers de réfugiés palestiniens et dont l’économie est en berne. En conflit avec de nombreux responsables sur des questions de réformes, Sami Solh est, jusqu’à début septembre, parvenu à éviter la convocation d’une séance extraordinaire du Parlement, qui le menace de retirer sa confiance au gouvernement.
Le 9 septembre, la séance est finalement convoquée par le président de la Chambre, Ahmad el-Assaad. Le ministre des Finances, Émile Lahoud, y lira une déclaration ministérielle préalablement préparée, dans laquelle il n’abordera toutefois pas la question de la confiance. À peine M. Lahoud a-t-il achevé son discours que le chef du gouvernement se lève et, après avoir déclaré qu’il intervient « à titre personnel », accuse ses rivaux et l’entourage du président de la République d’une corruption tellement étendue qu’elle l’a empêché de gouverner correctement. « Je ne veux pas de votre confiance et je vais de ce pas présenter ma démission au chef de l’État », conclut M. Solh, avant de quitter le Parlement.

Nazem Akkari et Saëb Salam : 9 jours
Le président de la République acte sans tarder la démission de M. Solh et nomme, dans la foulée, un gouvernement de transition, composé du président du Conseil, Nazem Akkari, et de deux hauts fonctionnaires. Ce cabinet transitoire est chargé d’expédier les affaires courantes pendant que Béchara el-Khoury mène des consultations pour la formation d’un nouveau cabinet.
Le samedi 12, après trois jours de consultations, le chef de l’État nomme Saëb Salam, député de Beyrouth et farouche opposant de Sami Solh, président du Conseil et le charge de former un gouvernement. « Je suis le premier à prendre conscience des graves responsabilités qui m’incombent dans les circonstances difficiles que traverse le pays », affirme Saëb Salam à la presse, au début de ses consultations.
Le Liban est en effet le théâtre de grèves de grande ampleur et de manifestations, initiées par les partis de gauche, comme le Parti socialiste progressiste du leader druze Kamal Joumblatt, demandant la démission du président de la République, au pouvoir depuis 1943 et accusé de népotisme et de corruption.
Le 17 septembre, soit cinq jours seulement après sa nomination, Saëb Salam, face à l’impossibilité de former un gouvernement, qu’il souhaite composé notamment de personnalités extraparlementaires, et au mouvement de protestation qui continue de gronder dans les rues de Beyrouth et de Tripoli, jette l’éponge. Dans Le Jour du 19 septembre, on apprend que Béchara el-Khoury a chargé, dans la même soirée, l’ancien Premier ministre Hussein Oueini, puis un ex-ministre, Sleiman el-Ali, de poursuivre les consultations. Les tentatives de ces deux hommes ont néanmoins échoué aussi rapidement qu’elles avaient commencé...

Après la démission de Béchara el-Khoury
Le 18 septembre, le président Béchara el-Khoury, sous la pression de l’opposition et de la rue, se résout à annoncer sa démission. Le dernier décret signé en sa qualité de président de la République nomme à la présidence du Conseil le général Fouad Chéhab, qui deviendra non seulement le premier militaire mais aussi le premier maronite à accéder à cette fonction depuis l’indépendance du pays. Désigné ministre de l’Intérieur et de la Défense, le général Chéhab sera également chargé d’assurer les fonctions présidentielles jusqu’à l’élection d’un nouveau chef de l’État.
Ce qui est fait quatre jours plus tard, quand Camille Chamoun est élu président à une écrasante majorité de 74 sur 77 députés. Dès le lendemain, le cabinet du général Chéhab présente sa démission et M. Chamoun entame dès le 24 septembre, au matin, ses consultations parlementaires pour la désignation d’un nouveau président du Conseil.
Alors que le cabinet Chéhab, démissionnaire, est toujours en charge des affaires courantes, le rythme des tentatives ratées pour former un nouvel exécutif s’accélère au cours des derniers jours de septembre, alors que les journaux de l’époque évoquent une véritable « crise ministérielle ».
Le 25 au matin, M. Chamoun désigne l’ancien Premier ministre Abdallah Yafi président du Conseil. Il ne lui faudra que 24 heures pour jeter l’éponge, refusant de céder aux revendications de certaines parties, notamment celles du Front nationaliste socialiste qui revendique la majorité des ministères.
Au nom de ce bloc, le député du Chouf Ghassan Tuéni accuse M. Yafi d’avoir voulu « constituer un gouvernement comportant des éléments considérés comme responsables de la corruption ». Abdallah Yafi est remplacé au pied levé par un autre ancien Premier ministre, Saadi Mounla.
Une lueur d’espoir apparaît quand, dans la soirée du samedi 27, à l’issue de sa première journée de consultations, M. Mounla fait part de son optimisme. À 23h, les radios libanaises annoncent que son gouvernement est « virtuellement formé ». Coup de tonnerre : au beau milieu de la nuit, M. Mounla se récuse, excédé par les demandes des différents ministrables et « les diktats du Front socialiste et national » (FSN, dont était notamment membre le PSP de Kamal Joumblatt).
Selon L’Orient du lundi 29 septembre, « certains observateurs avertis précisent que l’obstruction systématique du FSN est motivée par son désir de prolonger une crise dont l’aboutissement serait la dissolution de la Chambre ».
Le lundi 29, Abdallah Yafi reprend, pour un second tour de piste, l’empoisonné flambeau. Il mène, quelques heures durant, des consultations qu’il qualifiera de « laborieuses et stériles », butant notamment sur l’attribution du portefeuille des Affaires étrangères et sur les « revendications théoriques et livresques » de Kamal Joumblatt et du FSN Le député Raymond Eddé, un des membres de ce front socialiste, justifie les demandes de sa formation en assurant qu’il faut « respecter la volonté du peuple et confier le pouvoir aux hommes qui ont mené la révolution de septembre », qui a poussé Béchara el-Khoury à la démission.

Sortie de crise
Le 30, c’est au tour de Rachid Karamé d’être désigné par Camille Chamoun pour trouver une solution à la crise et former un gouvernement. Le rodéo gouvernemental a rapidement raison de lui. Quelques heures après sa nomination, c’est avec un air qualifié de « désemparé », selon L’Orient du 1er octobre, qu’il se rend à Beiteddine pour y annoncer au chef de l’État son échec et l’hostilité des députés de la majorité à tout gouvernement qui comprendrait des députés de l’opposition (du FSN), qui réclamait, elle, la majorité des portefeuilles. Place de l’Étoile, « plus d’un député a exprimé l’opinion qu’il n’y avait plus d’autre issue à la crise que hors du Parlement », est-il rapporté dans L’Orient.
Devant cette polarisation extrême des différents blocs parlementaires, et l’impossibilité de former un gouvernement d’union nationale, Camille Chamoun se résout, dans la même soirée, à nommer l’émir Khaled Chéhab, un ancien ministre, alors ambassadeur du Liban en Jordanie, à la tête d’un gouvernement de transition, composé de personnalités dites « extraparlementaires », c’est-à-dire qui ne sont pas ou plus députés.
Écourtant ses vacances, l’émir Chéhab accepte sa désignation à la présidence du Conseil et son gouvernement est finalement composé de trois ministres issus de la haute administration et du milieu diplomatique : Sélim Haïdar (ambassadeur en Iran), Moussa Mobarak (directeur du Conseil supérieur des douanes) et Georges Hakim (directeur général de l’Économie nationale par intérim). La nomination de Khaled Chéhab à la présidence du Conseil, et celle de ses ministres, est actée par décret, en même temps que l’acceptation de la démission du cabinet de Fouad Chéhab. Le 8 octobre, le Parlement accorde sa confiance au gouvernement de transition de Khaled Chéhab. La page de la crise est, enfin, tournée.

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Eleni Caridopoulou

Malheureusement ca n'a pas changé

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