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Liban

Une danse à Zeitouné

La carte du tendre
01/09/2018

L’automne se rapproche : l’air devient plus sec, moins oppressant, la mer s’apaise. Le soleil, comme un séducteur à l’affût de ses premières rides, brille de mille feux pour se convaincre que son pouvoir est encore intact. Beyrouth est inondée d’une lumière chaude, ses façades hétéroclites éclaboussées d’ocre. Une teinte qui marquera à vie ceux qui ont connu cette ville qu’on déteste aimer et qu’on adore haïr.

Le vent du nord est de retour, ce qui permet de supporter un costume et des robes longues à la fin d’une journée de plage : ce cliché est tiré d’une série prise à Zeitouné en septembre 1935, bien avant que des publicitaires en mal d’inspiration affublent la baie, ou ce qui en reste, de l’infatué « Zaytounay Bay ».

Cette série démarre sur une journée de plage, où l’on voit nos jeunes mâles des années trente goûter aux frissons de plongeons de la mort du haut de charpentes de bois vertigineuses et totalement improbables, devant les regards effarés de leurs dulcinées. Elle se poursuit avec cette petite fête sur une terrasse haut perchée d’où la vue sur l’avenue des Français, l’hôtel New Royal et plus loin le Saint-Georges est à couper le souffle. Le coucher de soleil qui suit est une orgie de clairs obscurs.

Voici une parfaite illustration de nos années folles, qui, contrairement à celles du reste du monde brutalement interrompues par la crise de 1929, se sont poursuivies jusqu’aux années 1970, en dépit de quelques soubresauts sans conséquence.

Le clou du cliché n’est pas celui que l’on pense : il y a bien deux musiciens pour l’ambiance, dont un blond accordéoniste en pleine action que les notes endiablées ont jeté à genoux. L’accompagne un guitariste relégué au second plan et à l’extrême droite par la modestie de sa partition et qui sourit comme il peut ; une bonhommie en contraste avec le rictus conquérant de son acolyte. Les cinq couples se sont formés et dansent avec plus ou moins de bonheur et d’aisance ; oh, bien sûr, la libération des mœurs des années vingt est passée par là, et l’on se tient très rapproché l’un de l’autre, trop sans doute au goût de parents nés au XIXe siècle. Mais qu’importe, les vieux sont loin !

Non, le clou est ce couple improbable juste derrière l’accordéoniste : l’élégant cavalier « de couleur » serre dans ses bras sa compagne « blanche » qui tend l’oreille pour écouter ce qu’il a à dire. Bien sûr, l’on ne devrait même pas relever la chose aujourd’hui. Mais la photo prise en plein mandat français laisse rêveur, quand, à la même époque, nos tuteurs, également colonisateurs en Afrique et en Asie, nous traitaient « d’indigènes », sinon officiellement, du moins dans leurs albums photos et carnets de voyage, et que la ségrégation battait son plein aux États-Unis.

Que dire alors de cette scène totalement insolite ? Voici une illustration éloquente de l’ouverture et du cosmopolitisme du Beyrouth des années trente, en opposition avec le racisme obtus qui anime, plus que jamais de nos jours, certains de nos compatriotes.

Mais revenons à nos beaux danseurs : la journée se termine et le soleil allonge les ombres sur de magnifiques carreaux traditionnels redevenus à la mode aujourd’hui. La soirée promet d’être inoubliable… Tiens, en y regardant de plus près, il y a une fillette tout à gauche qui admire notre musicien en chef. En 1975, elle sera encore dans la force de l’âge quand la guerre viendra transformer son existence en enfer. C’est dire comme notre belle époque ne fut finalement qu’une danse furtive au soleil déclinant.


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Aractingi Farid

Sinon tout le meilleur du beau Liban entre 1920 et 1975, du moins une très grande partie du meilleur, nous le devons à cette rencontre unique entre notre âme orientale et le Mandat français.

Mais au-delà de cette querelle, somme toute picrocholine, merci de tout coeur à Georges Boustany de ressusciter pour nous ces images d'un paradis perdu.

Eleni Caridopoulou

Mr. Boustany les Libanais n'ont jamais été traité d'indigènes .

Honneur et Patrie

Je prie Georges Boustany de me pardonner : Les Français n'ont jamais appelé les Libanais d'indigènes. Ce terme qui n'est pas du tout péjoratif désignait les Arabes d'Afrique du Nord et les Africains noirs afin de les distinguer des colons Français très nombreux à l'époque des colonies.
De mon temps, 1942-1975, qui disait Zaytouné disait Pigalle, le Kit-Kat, la librairie du Globe, le Club de l'Union Française, l'Eléphant noir, le Bain Ondine, le Cinéma Rialto, le restaurant Mansour (Corm), l'église protestante, la station d'essence Minkara, le Chevrolet, le cabaret les Pâquerettes, l'hôtel Bassoul où avait siégé la Commission d'armistice italo-allemande en 1941, les cars "Nern" qui desservait la navette Beyrouth-Bagdad...

Gerard Avedissian

Ce monsieur "de couleur" est surement dans le corps diplomatique, sinon il n'aurait jamais cotoye ces gens.

Stes David

Merci pour cette belle photo ... en lisant 'en plein mandat français ... nos tuteurs ... nous traitaient « d’indigènes »' je dois pourtant penser que sur la photo on voit possiblement des membres de la élite libanaise de l'époque et que cette élite faisait tout pour s'occidentaliser peut-ëtre EUX ils traitaient les autres comme d’indigènes ; mais c'est une hypothèse que j'avoue, n'est pas à vérifier pourtant bien possible avec la ferveur de l'élite libanaise de parler français ou anglais etc.

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