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Liban

Gais lurons en vadrouille dans une banlieue de Beyrouth

La carte du tendre
12/05/2018

La prise de vue est tirée d’une fascinante série de négatifs et de tirages, un coup de chance d’autant plus gratifiant que le photographe anonyme a méticuleusement noté en arabe le sujet et la date.
En nous reportant aux archives de L’Orient, quel n’est le plaisir d’y trouver, sur une maigre feuille recto-verso (rationnement oblige) et au milieu de brèves rapportées en caractères de fourmi pour que ça tienne, le précieux entrefilet qui confirme l’événement.

Rien, en revanche, sur l’étonnant couple qui figure sur cette photo. Il y a bien entendu l’homme en veste, cravate et béret, il tient les rênes pour diriger le canasson, mais aussi la gaule pour le sortir de ses rêveries. Et puis, vision insolite, la femme, qui nous paraît bien poilue sous les aisselles et curieusement bâtie, épaules trop larges, décolleté un peu trop sexy et genou bien trop visible pour une Libanaise en calèche. En regardant de plus près ce spectacle qui n’est pas sans rappeler une scène de La Grande Vadrouille, l’on doit se rendre à l’évidence : cette femme est un homme travesti, il/elle salue joyeusement le photographe, et au sourire l’on comprend qu’il se joue là une gaie comédie, en dépit d’un contexte on ne peut plus sérieux.

Car tout autour, rien ne prête à sourire. Le cadre est gris, et pas seulement de l’absence de couleur : le gris de la misère, des romans de Zola ; il n’y a aucun bâtiment, rien que des entrepôts approximativement construits et comme jetés au petit bonheur, un semblant de drapeau et une casemate – s’agit-il d’une caserne improvisée ? –, des trottoirs de terre battue ; c’est bien poussiéreux, on n’a pas envie d’y risquer ses mocassins vernis. Du reste, les enfants qu’on aperçoit vont nus pieds ; ils respirent la pauvreté à plein nez, leur peau noircie par le soleil éblouissant de ce printemps 1945 comme la suie après l’incendie. C’est un mois de mai d’après-guerre sans fleurs sur les bas-côtés qui accueille ce curieux défilé, le 10, dans une banlieue de Beyrouth. En revanche, il y a un plateau de douceurs, peut-être des baklavas, offertes à la volée par un de ces garçons qui brisent le cœur, alors qu’il n’a pas assez de sous pour s’acheter des savates.

Hitler s’est suicidé il y a dix jours, l’Allemagne nazie a rendu gorge avant-hier, le monde libre vient de gagner en Europe une guerre atroce qui, en six ans, a fauché 50 millions d’âmes. En Syrie et au Liban, les Forces françaises libres du général de Gaulle, présentes depuis 1941 aux côtés de l’armée britannique composée de soldats anglais, indiens et australiens, ont mis fin au mandat et vaincu l’armée française du Levant fidèle à Vichy. Beyrouth a célébré la victoire comme une capitale occidentale, le peuple dans la rue, les cloches qui carillonnent à se fendre, les « grands bals de la Victoire » dans les palaces, les manifestations officielles ; c’est un joyeux bordel où chacun crie son bonheur d’être encore vivant et du bon côté de l’histoire. On va festoyer durant des jours, et le 10, c’est l’armée britannique qui défile. 

Ce qui nous ramène à notre petit cliché. La série nous permet de reconstituer ce défilé : avant notre couple illégitime, viennent de passer trois mannequins pendus à un châssis de canon, avec leurs noms inscrits sur la poitrine : Hitler, Mussolini, Tojo. Sur Mussolini, on a griffonné le mot « khalas », fini en libanais. L’attelage précédent contenait des produits alimentaires issus des colonies britanniques, sur une pyramide bigarrée. Et derrière le couple à la carriole, il y a le camion de la Croix-Rouge, on l’aperçoit à l’arrière-plan qui avance comme le destin ; c’est sérieux la guerre. Suivront les véhicules de tous les corps de l’armée britannique.

10 mai 1945 : Beyrouth célèbre la victoire et la fin de l’horreur, les Libanais s’apprêtent à aborder l’après-guerre avec l’enthousiasme naïf des jeunes gens à 18 ans.
Ils ne savent pas que la même armée britannique qui les a libérés va leur léguer le pire des héritages avant de s’enfuir de Terre sainte dans exactement trois ans. Ils ignorent que cette guerre mondiale leur a laissé, comme des bombes à fragmentation, un tas de petites grenades prêtes à leur exploser à la figure : la division de la Palestine et l’exode de ses habitants légitimes ; Israël, son racisme et son revanchisme ; le nationalisme arabe contre l’Occident ; de graves inégalités sociales et politiques ; des intégrismes et de la haine à tous les étages qui feront de leur terre le point d’origine d’un cancer aujourd’hui mondial.

Ces va-nu-pieds qui courent pour offrir des douceurs à des Anglais déguisés, pendant que la haute société célèbre la victoire dans une opulente insouciance : voilà une petite allégorie du Liban de l’indépendance, carriole à plusieurs cochers qui vont tirer chacun de son côté jusqu’à tout renverser.


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Stes David

Histoire curieuse et intéressante, je ne connaissais pas cette partie de l'histoire; surtout de cette épisode de "l'armée du Levant" française. Cette armée française aurait été formée contre l'insurrection du chef druze nationaliste, Sultan al-Atrach contre le pouvoir français sur le territoire de l'actuelle Syrie ( Soueïda du Djébel el-Druze)

Talaat Dominique

nous voulons d'autres souvenirs

Marionet

Excellent!

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