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Liban

Joyeux anniversaire...

La carte du tendre
09/06/2018

Par un chemin de traverse, la nostalgie nous mène aujourd’hui dans l’intimité d’un événement familial : un anniversaire d’enfant. Une scène que nous avons tous vécue et qui laisse au plus profond de nos couches sédimentaires des bonheurs diffus comme nos premiers Noëls.
La scène est tellement anodine qu’on est persuadé, à la regarder, que l’on y était soi-même. Une rapide datation au carbone 14 des points de repère vestimentaires et décoratifs nous place d’emblée au début des années 1960. Un des enfants fête son premier anniversaire, comme l’indique la bougie et son chiffre 1 sur le gâteau : ce même enfant doit avoir aujourd’hui près de soixante ans. S’il se reconnaît, qu’il nous fasse signe !


Force est de constater que si l’on observe le menu, notre incontournable pâtisserie Noura, fondée en 1948 par Edwin Chaaraoui, était déjà devenue le fournisseur attitré des anniversaires d’enfants. La panoplie sur la table est aussi classique que complète, du gâteau au chocolat peuplé de personnages absurdes en massepain et constellé de perles de sucre argentées, à la « valise », ce grand pain de mie fourré de petits sandwiches au poulet ou au thon, en passant par les inévitables pains au lait géants et les bouchées de pâte feuilletée aux saucisses. Bonjus et sa pyramide, en revanche, n’ont pas encore monopolisé les rafraîchissements, et les boissons gazeuses caramélisées sont curieusement absentes : une bonne limonade est amplement suffisante, servie dans des verres Duralex qui à l’époque se retrouvent absolument partout.


Point de tablette électronique et autres jeux vidéo, et encore moins de télé, puisque les émissions ne démarrent qu’à 17h30 avec la grise mire et sa musique avant d’enchaîner avec Rin Tin Tin, le chien malin : nos tout jeunes enfants n’ont que des « cotillons » à se mettre sous la dent.
Cotillons. Derrière ce terme qui désigne en réalité une « farandole exubérante marquant la fin d’une soirée dansante, accompagnée de lancers de confettis et de serpentins », selon le Larousse, les Libanais regroupent tous les petits accessoires de la fête qui se trouvent sur cette table : les chapeaux pointus (turlututu), les chapeaux chinois, les sifflets, masques et autres boîtes à faire du bruit. Et puis, et puis, il y a des paquets de Life Savers, ces bonbons délicieusement malsains avec un trou au milieu dans lequel on introduit compulsivement la langue, et qui se déclinent à cette époque-là en cinq saveurs toutes aussi artificielles l’une que l’autre : ananas, lime, orange, cerise et citron. On en a absorbé du vilain sucre, à la grande joie de nos dentistes.


La décoration festive est minimale, on a juste accroché une guirlande de papier au lustre. Le tout baigne dans une chaude lumière oblique : c’est l’après-midi, car ensuite il faut rentrer à la maison pour s’occuper de Monsieur.
On en vient au plus touchant : les mamans. Elles sont bien jeunes, ces mamans, et ce détail, on ne s’en rend compte que lorsqu’on a soi-même des enfants et qu’on réalise que nos parents n’ont pas toujours été vieux. Elles sont jolies, gracieuses, et prennent un plaisir évident à s’occuper de leurs petits. Les nounous et autres gouvernantes font déjà l’essentiel du travail ailleurs, mais ici le photographe a fixé l’émotion de mères affairées et les regards de petits mi-amusés, mi-surpris de tant d’attention.


Rien qu’un anniversaire d’enfant au début des années 1960, avec toute l’insouciance d’une époque où le soleil rentrait partout comme chez lui, et l’on n’ose penser à ce qui a pu arriver à tous ces personnages, dans quel exil l’histoire de notre pays, cheval fou qui a perdu ses nerfs, les a jetés. L’on n’ose imaginer la somme de souffrances de ces mamans, leur vie hypothéquée, leur jeunesse perdue ; et se dire que ces petits bout’choux sont peut-être devenus des combattants ou des victimes d’une guerre interminable, ou que, dans un éclair de lucidité résignée, leurs parents ont choisi de leur assurer une vie meilleure, sous des cieux plus cléments, aux premières lueurs de l’incendie.
Accordons quelques minutes à cette photo, fermons les yeux, et la persistance rétinienne nous permettra de revivre une scène identique, enfouie dans notre inconscient, avec tous ces détails oubliés et l’amour absolu de nos jeunes mamans. Heureusement, il nous reste Noura.


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Stes David

Et puis la chanson "happy birthday to you" ...

Abdallah Charles

J'aurais pu être là, monsieur Boustani...Je n'ai pas eu besoin de fermer les yeux. Ils étaient déjà pleins de larmes. Merci pour vos merveilleux textes.

lila

Sourires :-)))

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