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Liban

Pause-cigarette à Maameltein

La carte du tendre
25/05/2018

C’est une belle journée de printemps sur la baie de Jounieh. La mer est d’huile, pas une onde ne vient troubler son immobilité turquoise. Au bord de la route qui relie Beyrouth à Tripoli, une femme est assise pour une pause-cigarette. Le soleil est pratiquement vertical ; les ombres indiquent le milieu de la journée.

C’est aussi le milieu des années 1940. Cette jeune femme qui prend l’air en fumant est gracieuse mais surtout élégante : il n’est pas question de sortir débraillée, même pour une excursion. Alors on se juche sur des escarpins qui tuent les pieds mais affinent une silhouette qui n’en demandait pas tant. La robe à épaulettes tombe pudiquement sous les genoux, des bijoux ornent ses plis savants ; de nos jours, elle se porterait au Festival de Cannes, mais à l’époque c’est le minimum syndical, et l’élégance est de rigueur, même pour les hommes qui ne sortent, eux, qu’en costume-cravate.

Elle est assise sur des créneaux, les jambes croisées comme dans son salon, il ne manque plus que sa voisine pour faire une « sobhiyé ». Ah, ces créneaux, comme nos ancêtres les ont aimés ! Ils ont, dans leur inconscient collectif, orné les bâtisses médiévales, avant de se retrouver sur les maisons libanaises, utilisées à tort et à travers avec plus ou moins de bonheur, surtout quand il n’y avait pas assez d’argent pour s’offrir un toit en tuiles de Marseille. Et puis, quand la petite république s’est dotée de routes asphaltées, c’est tout naturellement que les créneaux en ont orné les bords, surtout là où l’on risquait de verser dans un fossé, comme si ces petits cubes tout juste bons à donner l’appel du vide pouvaient offrir une quelconque sécurité. Il est vrai qu’à l’époque, on n’avait pas la même notion du danger, et les fous du volant étaient bien moins fous et bien moins volants...

Elle est assise et fume, et plus que sa silhouette et sa mise, c’est son visage et ses cheveux qui trahissent l’époque : l’intensité du rouge sur les lèvres et le mascara sont un vestige de l’entre-deux-guerres, mais cette coupe rappelle immanquablement celle des Parisiennes sous l’Occupation.

Ici en revanche, notre Libanaise est libre comme l’air, du reste celui-ci est encore d’une pureté préhistorique. On est à 20km de Beyrouth, pensez donc ! Pas âme qui vive à part le photographe. Pas une voiture à l’horizon, on ne distingue même pas la route tant celle-ci se fond dans le paysage. Derrière notre élégante se déploie Maameltein qui, à cette époque, se résume à une baie d’une beauté picturale ; d’ailleurs, nos plus grands peintres s’y sont exprimés avec bonheur.

Au-delà d’une plage de sable ininterrompue, le relief monte très vite. Le paysage est aride, on n’est pas dans le Metn, très peu de pins ici à part deux, trois bosquets ; ce n’est pas non plus la colline de Harissa un peu plus au sud ; non, ici les chèvres, le vent, la sécheresse et la rocaille ont découragé depuis des temps immémoriaux toute tentative d’afforestation. Ne reste qu’un relief qui pourrait avoir été dessiné par un enfant, avec ses collines pointues à perte de vue qui viennent baigner leurs pieds bourrus dans l’eau limpide sans laisser de place au littoral.

L’histoire et ses vicissitudes ont valu à ce cadre un destin tragique. Il y a eu la balafre d’une autoroute qui l’a coupé littéralement en deux. Et comme la vue était à couper le souffle, on a installé sur le point le plus beau le Casino du Liban, inauguré en 1959. Mais le véritable massacre n’est survenu qu’avec la guerre : à partir de 1975, Jounieh, Maameltein et plus loin Tabarja sont devenus des lieux-refuge ; à l’écart des violences, l’urbanisation y a explosé, les centres balnéaires à tours absurdes et leurs marinas ont mis la main sur cette sérénité, comme s’il fallait égoïstement la garder à soi seul en tournant le dos au public. Et sur ce qui reste d’une plage tranquille ouverte à tous, Maameltein s’est dotée d’une sulfureuse réputation.

Pour autant, on veut bien croire que tout n’est pas perdu : la vue de ce point est toujours belle si l’on fait abstraction du béton. Mais il est un élément qui constitue l’essentiel de cet instantané et qui ne reviendra plus qu’avec la fin du monde : le silence.


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Honneur et Patrie

Précision : Le nom de Maameltein : Endroit où on payait un octroi, un droit qui taxait certaines marchandises. Le nom vient de "moaamalat" (formalité) en arabe et en turc.
En allant de Jounieh vers Maameltein, avant d'y arriver, il existe une bâtisse au bord du rivage, elle était une école appartenant à la famille" Nasr". A l'époque, avant ou après la Grande Guerre 14-18, les élèves y venaient à pied de Ghazir et de Nahr-Ibrahim.
La houle en furie avait démoli plusieurs fois sa façade maritime. C'est la construction des stations balnéaires qui l'ont sauvée de la destruction totale.

Honneur et Patrie

Le cigarette de la charmante dame était une "Khanum" (dame en turc) fabriquée par la Régie, avec le bout rouge sur lequel colle le rouge à lèvres. A l'époque, Maameltein était un petit bourg de quelques maisons d'un étage avec toiture rouge de tuiles de Marseille. Maameltein, dont le nom signifie "octroi" en turc, était le point de départ du train DHP vers Beyrouth, les rails à écartement étroit furent déboulonnés en 1941-42 par les Australiens. La première station balnéaire de la baie de Jounieh "Riva Bella" fut construite à Maameltein en 1946/47 pour une dame avec, à côté, une savonnerie artisanale. Le famille Thoumy créa une fabrique d'eau gazeuse appelée 'Thom's" vendue à 10 piastres. Le premier cabaret de la région kesrouanaise était "Le Tamaris"" créé par Gérard Zouein, frère de la députée Gilberte Zouein, fille du député Maurice Zouein et petite-fille du député Georges Zouein, appelé "Le Lion libanais" ... Depuis quelques années on parle ukrainien à Maameltein...

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