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La Carte du Tendre

Au bonheur de l’aube

Crédit photo : collection Georges Boustany

C’est l’été, le violon des cigales, les disputes d’oiseaux survoltés, le parfum des pins, tout exprime le bonheur à qui mieux mieux. Surtout pour les enfants : ce sont les « grandes vacances ». Et parce qu’il n’y a pas d’école, alors qu’en hiver il fallait les supplier de se lever pour attraper l’autocar qui klaxonnait déjà, les voici qui se précipitent dehors dès l’aube pour profiter du soleil levant. Ce glorieux levant qui a donné son nom à notre région avant que les découpages intempestifs, le pétrole, la realpolitik et les guerres nous jettent dans le fourre-tout grisâtre de l’affreux « Moyen-Orient »…

C’est l’été, et le plus impatient de se lever est le soleil lui-même : le voici déjà suffisamment haut pour passer au-dessus des cimes avant de venir baigner notre terrasse d’une douce lumière. Les couleurs, pourtant affadies hier au soir, lui rendent maintenant hommage de tout l’éclat de leur saturation. Car contrairement aux précédentes de notre collection, cette photo a été prise en couleur, avec la technique généreuse des années 1960 dont les rendus ont fini par dépeindre toute une époque. Regardez les négatifs de ces années-là : avec un minimum de soins, ils n’ont pas vieilli d’un iota, quand ceux des années 1970 et, pire, des années 1980 sont maintenant roses et estompés, la palme du crime revenant à l’Instamatic. En matière de marche à reculons, le monde de la photographie n’a rien à envier à notre pays.

Retour à notre terrasse, abritée du soleil sous la vigne et du vent du nord par un rideau rayé vert, gris et blanc. Deux ampoules, dont l’une ornée d’un abat-jour bon marché, pendent au treillis : on les imagine le soir diffusant une lumière blafarde dans une nuée d’insectes à peine dérangés par les fumées de Katol.

Les deux personnages sont chacun à son affaire et parfaitement indifférents au photographe qu’on devine ému, comme nous, par la scène ; a-t-il réalisé qu’il fallait fixer ce moment pour l’éternité ? À droite, la téta (comment l’appeler autrement) prépare la table du petit déjeuner comme elle l’a toujours fait et comme elle le fera jusqu’au bout. Elle tend une nappe en toile cirée. Elle est déjà habillée : pas question de traînailler, car quand le reste de la maisonnée va se réveiller, ils seront impatients de se jeter sur le labné et les manakiche au zaatar qu’elle aura elle-même été confectionner au four du coin, avec du thym cueilli et séché par ses soins. Sans doute y aura-t-il aussi des olives, de la confiture et autres concombres et tomates dodues, le tout arrosé de sirop de mûre, sa spécialité.

À gauche, la fillette s’est saisie d’un jeu de cartes, le passe-temps favori de sa grand-mère. Elle va faire une patience. Elle aurait pu s’apprêter ou mieux, l’aider ; mais non, ce sont les vacances, elle traîne en chemise de nuit et en pantoufles et personne n’y trouve rien à redire. Le temps s’écoule paisiblement, il n’y a aucune obligation, quelle tranquillité.

D’autres accessoires de cet heureux été 196… traînent sur cette photo : un cendrier haut perché qu’on prendrait pour un narguilé. Un autre publicitaire. Des chaises rustiques en osier et en bois. Et puis un journal, mais qui se soucie de l’actualité ? Pas de radio, pas d’écran, rien qui permette aux médias d’envahir cette douce intimité de vacances. Et l’on s’aperçoit que, finalement, rien n’a vraiment changé. À l’heure où vous lisez ces lignes, vous êtes peut-être sur votre terrasse de montagne en train de goûter sans vous en rendre vraiment compte au bonheur si simple d’une matinée d’été, mais entre les mains de votre enfant, il y a, parions-le, un téléphone portable.

Entre ces personnages et nous, la guerre est passée comme un tracteur dans un champ de blé. Sans doute la petite fille de cette scène, devenue adulte, se souviendra-t-elle avec nostalgie de ce moment en faisant ses patiences au son des bombardements, dans les sombres caves d’immeuble qui pueront la moisissure. Alors que la plupart d’entre nous ont perdu cet art si simple de commencer sa journée en écoutant les cigales, ou n’ont pas assez profité de la présence de leur téta, si vous avez la chance de vivre une scène semblable à celle-ci, ouvrez grands vos yeux et votre cœur : le temps de prendre une photo, tout aura disparu.



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C’est l’été, le violon des cigales, les disputes d’oiseaux survoltés, le parfum des pins, tout exprime le bonheur à qui mieux mieux. Surtout pour les enfants : ce sont les « grandes vacances ». Et parce qu’il n’y a pas d’école, alors qu’en hiver il fallait les supplier de se lever pour attraper l’autocar qui klaxonnait déjà, les voici qui se...

commentaires (3)

On l'a vécu, et c'est fini. Merveilleuses teita libanaises.

Aractingi Farid

09 h 40, le 23 juillet 2018

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Commentaires (3)

  • On l'a vécu, et c'est fini. Merveilleuses teita libanaises.

    Aractingi Farid

    09 h 40, le 23 juillet 2018

  • Sublime!

    Viken Hannessian

    14 h 57, le 22 juillet 2018

  • Nostalgie, quand tu nous tiens ...

    Cadige William

    11 h 51, le 21 juillet 2018