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Liban

A la Villa Aouiss, un salon dans la brume

La carte du tendre
18/08/2018

Aucun périple dans les centres d’estivage ne serait complet sans une halte à Aley, car avant de devenir ce qu’elle est, notre Suisse du Moyen-Orient y tenait ses quartiers d’été. Et pour cause : située à moins de vingt kilomètres de Beyrouth, la « mariée des villégiatures » (3arouss el-massayef) offre l’altitude idéale pour profiter d’une fraîche parenthèse estivale à quelques minutes de la capitale. Un guide de 1963 publié par le Conseil national du tourisme y recensait d’ailleurs une vingtaine d’hôtels. Cela allait du mythique Casino Aley à l’Auberge Rivoli en passant par le Panorama, le Tanios, le Claridge ou encore le Rond-Point.

Et puis il y avait le Villa Aouiss, 36 chambres à quinze livres en pension complète, 73 lits mais seulement deux « salles de bains privées » : le confort est sans doute le seul progrès réalisé depuis ; pour tout le reste, on écrasera une larme de nostalgie amère. Pour la petite histoire, le Villa possédait une chapelle privée où étaient célébrées chaque dimanche sept messes de rites différents suivant l’appartenance de l’officiant et fut le tout premier à se doter d’un court dont profitera le Sporting et Tennis Club d’Aley, fondé dans la foulée.

C’est donc dans le salon du Villa que cette photo a été prise. On ne saura assez remercier l’anonyme photographe qui, dans les années 1950, s’est mis en tête d’immortaliser la plupart des hôtels de Aley, du moins les plus connus, en annotant ses tirages au dos. Trouver toute la série encore intacte et non dispersée était une merveilleuse surprise. Tomber sur ce cliché en particulier, le seul habité, ajoute une dimension émotionnelle au plaisir.

À travers les classiques triples arcades qui faisaient toute la grâce de nos vieux bâtiments, on voit que le jour inonde l’espace d’une lumière brumeuse. On ne distingue pas le paysage, le contraste est trop fort avec un intérieur dans la pénombre. Il nous reste à imaginer, au-delà du balcon qui domine la terrasse-restaurant, la gare de Aley, puis un relief encore intact de monts et de vallons courant vers la mer, ponctué çà et là de toits de tuiles, le tout baignant dans un brouillard dont le village est coutumier : voilà pour la vue. Le vacarme des cigales et les pépiements impatients de volatiles profitant du répit avant qu’un chasseur ne passe, voilà pour l’ouïe. La fraîcheur apaisante de plafonds hauts, car le monsieur à gauche doit pouvoir porter et supporter un costume-cravate et un canapé en velours alors que les fenêtres sont fermées : voilà pour le toucher. L’odorat n’est pas en reste avec l’air pur de Aley, mais en y prêtant attention, il y a dans cette salle le parfum ancien des meubles et des tapis qui retrouvent la belle saison après un hiver humide et renfermé, le tout se mêlant à l’amertume piquante du petit café « turc » que viendra éteindre une gorgée d’eau bien fraîche. Le décor est posé.

Le rythme effarant de nos vies actuelles nous fera interpréter cette photo de la manière suivante : nos personnages semblent attendre quelque chose, sans doute l’heure d’aller en visite quelque part, ils sont sur le point de se lever, allons, encore cinq minutes et on y va, expédions ce café en trois gorgées brûlantes, nous sommes déjà en retard, comment est-ce possible ? 

Mais, à l’époque, il en allait tout autrement. Ce moment est peut-être plus qu’une parenthèse furtive : voici des villégiateurs, une famille de toute évidence, qui profitent de ce salon pour se retrouver, le café n’est pas un but en soi mais un moyen d’étirer l’instant présent, on n’a même pas besoin de parler pour communiquer, même le jeune homme à droite, pied impertinent posé sur la table Art déco, n’a pas l’air de se plaindre outre mesure de l’ennui et ne mourra pas de l’absence de tablette électronique ou de télé. Ils peuvent à loisir détailler les fresques murales, prononcer une phrase anodine ou même prolonger de silences quelques inspirations profondes pendant qu’une horloge « grand-père » égrène ses secondes longues comme des minutes : nos anciens pratiquaient sans le savoir la méditation qu’aujourd’hui l’on s’esquinte à apprendre dans des dojos surpeuplés, pour tenter de retenir les minutes qui filent comme des secondes.


 Merci à Lina Ezzedine (chercheuse) et Ghassan Radwan (administrateur de la page Facebook Aley in my Mind) pour leurs précieux renseignements.


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Stes David

Je n'ai jamais visité Aley mais ca a l'air de mériter bien une visite si je ne me trompes pas le train de la gare de Bhamdoun passait vers la gare de Aley; à cette époque on pouvait voyager en train ... c'était aussi l'époque avant le tourisme de 'masse'.

Sarkis Serge Tateossian

Le Liban comme on aime ...

Honneur et Patrie

N'étant pas de la région, le seul nom de Aley me rappelle les voitures "service" qui servaient la ligne Beyrouth-Aley, au départ de leur parking à la Place des Canons, face à l'ABC et leurs appels aux passagers avec ou sans jeu de mots "Rakeb Aley". Je me rappelle vaguement de Maurice Chevalier se produire à la "Piscine", c'était en 1947.

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