La carte du tendre

Un « dépanneur » à Dhour Choueir

Carte tendre Dhour.

Nos grands-parents s’exprimaient mieux que nos parents. Dans les années 1930, on parlait de « villégiature ». Et, par extension, on avait recours au curieux « villégiaturer » aussi lourd que désuet. Plus tard, on se mit à « estiver ». Après tout, l’action se passe bien en été, saison du repos à la montagne loin des touffeurs du littoral. Sauf qu’en France, le verbe s’applique au bétail que l’on transhume, les beaux jours venus, vers les alpages d’altitude pour qu’il y broute une herbe grasse. Ainsi naquit un libanisme qui a la vie dure, bien que « l’air conditionné » ait permis à beaucoup de citadins de se passer d’estivage (mais pas toujours d’herbe).
Ce qu’ils ont perdu au change est inestimable : après notre terrasse sous la vigne, nous voici dans une ruelle de Dhour Choueir, précisément devant les « Établissements Hobeica frères ».
Cette fois-ci, nous avons recours à une carte postale pour observer la vie quotidienne de nos villégiateurs. Pour notre plus grand bonheur, les frères Hobeica se sont fait de la pub, dans les années 1930, et il en résulte cette étonnante photographie à but lucratif qui constitue un parfait condensé du « commerçant de montagne ».
Le cadre est un bâtiment en pierre de taille dont l’élégance n’est en aucune manière altérée par le béton armé utilisé pour renforcer paliers et balcons. Les pierres immaculées jouent comme du diamant brut avec les rayons du soleil. Les fers forgés sont d’une finesse maîtrisée et soulignent sans fioritures le confort matériel du propriétaire. Et, au balcon du premier, celui où vit la famille, une Thonet à bascule semble attendre que le vieux vienne y fumer la pipe au déclin du jour et de la vie.
Expédions encore une affiche pour le « Nouvel hôtel Nassar » collée de guingois au niveau d’une gouttière absurdement haute, et qui vante le « service impeccable » et la « vue splendide », signe que Dhour Choueir est déjà en plein essor, et intéressons-nous à l’aspect humain de la photo.

Béret léninien
De deux choses l’une : ou bien les clients de l’établissement ont été mis à contribution et se sont livrés à une sympathique comédie, ou ce sont les propriétaires et leurs employés eux-mêmes qui ont joué aux figurants, hypothèse plus probable. Le tout donne l’impression d’une vitrine de grand magasin parisien à Noël, où chaque geste et chaque mimique sont réglés comme du papier à musique. À gauche, deux « clients » mordent à pleines dents dans de belles baguettes de pain : mais oui, il y en avait de très appétissantes dans cette deuxième décennie du mandat français. En arrière-plan, deux fiers personnages bien mieux habillés (costume-cravate et même chapeau posé sur le présentoir) s’échangent une bouteille de spiritueux : sont-ce là les frères Hobeica? On distingue derrière eux un casque colonial blanc : voilà une incongruité qui peut faire penser qu’un client européen est de passage, d’où l’intérêt des baguettes.
Passons au rayon fruits et légumes : un monsieur au béret léninien brandit un régime de bananes; il semble aidé en cela par un jeune homme qui lui ressemble étrangement et qui doit être son fils. En plein milieu, un drôle de zèbre à moustache en brosse à dents semble avoir débarqué à son corps défendant dans le cliché : il est fagoté comme un représentant de commerce qui a usé et froissé son costume rayé jusqu’à la corde. Il porte le chapeau de travers et une drôle de valisette, et l’on hésite : serait-ce le photographe ou son assistant ? Cette valisette contiendrait-elle des plaques photographiques ? Au royaume des artistes, l’imagination est reine.
Derrière lui, un garçon porte une gargoulette de terre cuite : juste de quoi étancher la soif du voyageur, avant de passer à la pastèque que tient, comme une relique, un échalas. Plus à droite, un jeune garçon est équipé de la pelle et du tamis pour vendre du thym ou de la farine. Et enfin, tout à droite, voici tout ce qu’il faut pour un bon méchoui, car comment imaginer une journée à la montagne sans grillades ! Le garçon boucher est tout à son affaire, pas le temps de poser. Et comme la boucherie sans réfrigérateur ne s’accommode pas du généreux soleil de Dhour, elle est la seule qui bénéficie d’un store protecteur.
Le tout donne une mise en scène surfaite et naïve, mais avouons que le catalogue valait la peine qu’on le compulse : après tout, les frères Hobeica ont offert à la postérité un touchant inventaire du négociant de montagne, véritable « dépanneur » des longs étés loin des souks de la capitale.


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Nos grands-parents s’exprimaient mieux que nos parents. Dans les années 1930, on parlait de « villégiature ». Et, par extension, on avait recours au curieux « villégiaturer » aussi lourd que désuet. Plus tard, on se mit à « estiver ». Après tout, l’action se passe bien en été, saison du repos à la montagne loin des touffeurs du littoral. Sauf...

commentaires (1)

C'est l'équivalent 1930 du "shopping mall" de nos jours mais mieux !

Stes David

11 h 51, le 04 août 2018

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Commentaires (1)

  • C'est l'équivalent 1930 du "shopping mall" de nos jours mais mieux !

    Stes David

    11 h 51, le 04 août 2018