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Liban

Légaliser le cannabis thérapeutique « libérerait les agriculteurs de l’emprise des trafiquants »

Reportage

À Yammouné, qui vit de la culture du haschich, les habitants ont peur après l’opération armée contre un baron de la drogue et sept de ses hommes, près de Brital, le 23 juillet dernier.

06/08/2018

Yammouné, son lac artificiel et ses champs de cannabis s’éveillent paresseusement en cette douce matinée de fin juillet. Il y a quelques jours, « le troisième barrage du pays », comme on l’appelle ici, y a été inauguré en grande pompe, par nombre de ministres et de personnalités officielles. Il est pourtant bordé de vastes champs de haschich d’un vert éclatant.

Des champs à profusion, qui s’étirent dans la plaine et jusqu’aux collines environnantes, et dont les feuilles bruissent sous le vent. Mis à part sa grande beauté, le paysage n’émeut plus personne dans la localité de la Békaa-Nord, qui compte depuis plus de 150 ans sur les revenus de cette culture illicite pour vivre décemment.

Yammouné et ses habitants ne s’en cachent pas. Ils réinvestissent leurs gains dans la pierre et l’éducation de leurs enfants. Chacun à son échelle, bien entendu : les petits agriculteurs dans des maisonnettes inachevées, les barons de la drogue dans des villas cossues au luxe ostentatoire. Une réalité palpable dans toute la région, qui place le Liban à la troisième place des pays exportateurs de résine de cannabis, selon l’Office des nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), après le Maroc et l’Afghanistan. Les estimations font état de 200 millions de dollars d’exportation annuelle de cette drogue vers les pays du Golfe, l’Europe, l’Afrique et l’Amérique du Nord, à travers des circuits illégaux, et ce après l’échec du programme des cultures de substitution, lancé sans enthousiasme par les autorités en 2001.


(Lire aussi : Hasch cash , l'éditorial de Issa Goraieb)


« Seulement 10 %... »
Entre les cultivateurs de cannabis et les autorités, la cohabitation est plus ou moins harmonieuse. Postée à quelques mètres des champs de haschich, l’armée libanaise laisse faire parfois, sans même détourner le regard. Mais il lui arrive de se livrer à d’impitoyables chasses à l’homme, comme le 23 juillet dernier à Hammoudiyé, qui a coûté la vie à un baron de la drogue recherché par la justice, Ali Zeid Ismaïl, et à sept de ses proches. Alors, même si la peur les taraude, et qu’enfle la crainte de ne plus être protégés, les habitants de Yammouné, tous membres d’une seule famille, n’en soutiennent pas moins que seul le haschich est de nature à résister au froid polaire qui touche ce village isolé par la neige l’hiver, à une altitude de 1 550 à 3 090 mètres. Sans oublier, ajoutent-ils, que l’herbe est particulièrement résistante aux maladies, aux insectes et aux oiseaux qui déciment toutes les autres cultures. Qu’elle ne fatigue pas la terre. Qu’elle leur assure surtout une source de revenu, en l’absence de la moindre politique agricole officielle. C’est donc avec espoir que la localité accueille la proposition de l’État de légaliser le cannabis à des fins thérapeutiques car, pense-t-elle, « les agriculteurs ne seraient plus inquiétés par la justice et leurs revenus seraient garantis ». Avec des réserves toutefois, liées aux modalités d’attribution des licences d’exploitation.

« Près de 7 000 dounoums de terres, (1 dounoum équivaut à un peu plus de 1 000 m²) sont aujourd’hui consacrés à la culture du cannabis dans cette localité » de 5 000 habitants l’été et de 1 500 âmes l’hiver, encastrée dans la partie est du Mont-Liban, en contrebas du mont Makmen. « Soit la grande majorité des terres du village, confie à L’Orient-Le Jour le président du conseil municipal de Yammouné, Talal Chreif. Et seulement 10 % des habitants ne le cultivent pas. »

Chaque dounoum produit au mieux 4 kg de poudre de cannabis. Quant au prix du kilogramme versé à l’agriculteur, il est fixé par le trafiquant en fonction de l’offre et de la demande, ce qui met le cultivateur à la merci du trafiquant, explique le notable. « Actuellement, le kilo de poudre de cannabis plafonne à 200 dollars. Un prix particulièrement bas, sachant qu’il a déjà atteint 1 000 dollars le kilo, fait remarquer M. Chreif. Hormis le risque d’être poursuivi par la justice, qui n’est pas à négliger, la culture du chanvre indien ne coûte pratiquement rien à l’agriculteur. Trois arrosages par an, pas d’insecticide ni d’engrais, un minimum d’entretien et des frais qui ne dépassent pas 100 dollars le dounoum. » Et puis « le cannabis est résistant au froid, au vent et à la grêle, d’où sa réputation de plante qui pousse toute seule », poursuit-il, rappelant que la localité est située sur une zone très venteuse où la température peut chuter à
-30 °C l’hiver.




L’amnistie avant la légalisation
En revanche, en écartant les cultures soutenues par l’État, comme le blé et le tabac, « les revenus de l’agriculture ne sont jamais garantis ». À titre d’exemple, « la pomme de terre est particulièrement coûteuse, près de 1 500 dollars le dounoum. Elle consomme beaucoup d’eau, est sujette aux maladies, et son écoulement sur le marché est menacé par la concurrence étrangère », dit M. Chreif. Même chose pour nombre de fruits que les agriculteurs « laissent pourrir » sur place plutôt que de les cueillir, car ils ne rentrent pas dans leurs frais. Quant au tabac, il est difficile de le cultiver au village, ses pousses ne résistant pas au vent. « Même la production de pommes, la deuxième culture du village avec 80 000 pommiers, n’est pas une sinécure, les pommes de Yammouné étant très prisées des oiseaux », regrette-t-il. 

« Pour toutes les raisons énumérées, la proposition de légaliser le cannabis à des fins thérapeutiques est de grande importance non seulement pour la localité, mais pour toute la Békaa », soutient le président du conseil municipal. Celui qui joue souvent le rôle de médiateur entre clans adverses de la région espère surtout que la légalisation du haschich médical « rendra à l’agriculteur sa dignité » et « le libérera de l’emprise des trafiquants de drogue ». « Le cultivateur de cannabis ne risquera plus d’être poursuivi par les autorités et jeté en prison pour ce qui est considéré aujourd’hui comme un crime », souligne M. Chreif. Il rappelle que « de nombreux agriculteurs du village vivent cachés, car ils font l’objet de poursuites ». « Ils ont peur, au point de ne pas oser se rendre en ville », révèle-t-il, soutenant que plus de 35 000 habitants de la Békaa-Nord sont recherchés par la justice pour pratique de la culture illicite ou du trafic de cannabis. « D’où la nécessité que toutes ces personnes bénéficient d’une amnistie, avant même l’adoption de la loi », martèle-t-il.


(Lire aussi : Le cannabis est « cultivé dans la Békaa depuis les Ottomans, pourquoi ne pas le légaliser » ? )


« Quelles garanties ? »
Les agriculteurs ne craignent-ils pas une baisse des prix, au cas où le cannabis à usage thérapeutique est légalisé ? « Les prix pourraient certes baisser, acquiesce Talal Chreif. Mais en contrepartie, l’agriculteur aurait la possibilité de s’en sortir. Il exercerait un métier légitime et bénéficierait de droits. » « D’abord, ses revenus seraient garantis et assurés par une partie reconnue, les entreprises pharmaceutiques », explique-t-il. Ce qu’il considère comme une avancée de taille, compte tenu que les revenus de la culture illicite de chanvre indien ne sont jamais garantis. « Lorsqu’un trafiquant est arrêté, l’agriculteur peut faire une croix sur ses revenus. Nul n’est à même de les lui récupérer », note-t-il à ce propos. Si la culture est légalisée, l’agriculteur aurait aussi « la possibilité d’emprunter de l’argent aux banques », ce qui est impensable actuellement. « L’adoption du projet entraînerait par conséquent une véritable réactivation de la vie économique », conclut le notable, qui énumère les vertus thérapeutiques et cosmétiques du cannabis local, l’utilité de son huile, de ses feuilles, de sa tige…

L’espoir n’empêche pas les agriculteurs de Yammouné de se poser des questions. « Quelle garantie avons-nous de ne pas être écartés du processus au bénéfice de mafias ou de proches de personnalités politiques ? » demande Bou Hassan. « À quelle superficie aurons-nous droit ? Et puis combien nous coûtera la licence ? Cela nous permettra-t-il de vivre décemment ? » Des questions à la pelle, qui débouchent naturellement sur la grande misère du secteur agricole et la cruelle absence de l’État libanais. « J’ai tout essayé, déplore ce père de famille. J’avais des ruches d’abeilles, mais le froid hivernal polaire les a décimées. Nos patates et nos pommes sont connues pour être excellentes, mais il nous est impossible de les écouler à un prix décent. J’ai même essayé les abricots et les cerises, mais à moins de les cueillir moi-même et de faire travailler ma famille, ils ne me rapportent rien. Le haschich reste ma source principale de revenu. » L’agriculteur fait remarquer que le vrai débat ne porte pas tant sur la légalisation du cannabis médical que sur l’urgence d’une politique agricole officielle. Il soutient que l’État n’a pas su créer de marché pour écouler la production locale, qu’il a lamentablement failli à ses obligations de protéger l’agriculteur. « Et moi, pauvre agriculteur, se lamente-t-il, je croule sous le poids des frais de scolarité non payés que je dois encore à l’école de mes enfants… »

Prochain article : Décryptage de la proposition de loi présentée par le député Antoine Habchi



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Antoine Sabbagha

Légaliser le cannabis à des fins thérapeutiques un beau slogan qui difficilement pourra être vrai dans un pays tribal ou les mafieux sont rois .

Irene Said

Article intéressant.
Ne reste plus qu'a espérer que si l'Etat Libanais autorise et légalise la culture du cannabis, il le fasse:
1) de façon étudiée dans tous les aspects

2) que les cultivateurs de cannabis bénéficient des retombées économiques et non pas seulement les grand pontes, comme c'est l'habitude dans notre beau pays

3) que la région de la Békaa puisse se développer et devenir un exemple pour le reste du Liban

Il est permis de rêver...sans avoir consommé du cannabis ?

Irène Saïd


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