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Liban

« Je ne savais pas qu’on pouvait faire plus d’un an de prison pour un gramme de hasch »

La saga du haschisch – épisode 4, le témoignage

Quatorze mois à la prison de Roumieh, au bloc des islamistes, pour Karim*, fils de famille bourgeoise.

18/04/2015

« Le hasch ? Plus jamais. » À 20 ans à peine, Karim* promet qu'on ne l'y prendra plus. « J'ai appris la leçon. » Une leçon amère, pour ce fils de la bourgeoisie aisée, qui s'est soldée par 14 mois de prison et l'interruption de ses études. Cette période d'incarcération, il ne l'oubliera jamais, se promet-il. « Elle m'a profondément transformé. J'étais un enfant gâté. Je ne réalisais pas ma chance d'avoir des parents qui s'occupaient de moi, se souciaient de mon éducation et avaient les moyens de la financer. Je n'avais qu'un seul but, celui de me procurer ma dose de haschisch et d'en fumer avec mes copains. »
Le jeune homme, qui avoue avoir « mûri de 10 ans », s'en veut d'avoir tant fait souffrir ses parents. « Ils m'ont soutenu jusqu'au bout. Ils ont dépensé des fortunes », dit-il, leur rendant hommage.
Savait-il qu'il risquait la prison ? « Nous savions tous qu'il est interdit de fumer du haschisch. Mais je pensais que si j'étais pris, je passerais, dans le pire des cas, quelques jours au commissariat de police. Je n'avais pas la moindre idée que je serais enfermé à Roumieh. Autrement, je ne l'aurais jamais fait, ou j'aurais menti pour me protéger. » Karim raconte qu'entre copains, il est courant qu'un membre du groupe achète le haschisch, le vendredi, « pour fumer ensemble, comme on aurait bu de la bière ». « Je ne faisais pas de profit, je n'avais pas besoin d'argent. C'était un service que je leur rendais. Je ne savais pas que ce geste était considéré comme de la vente et que je risquais 5 ans. Je ne savais pas qu'on pouvait faire de la prison pour un gramme de haschisch. »


(Lire l'épisode 1, l'interview : Joumblatt à « L'OLJ » : Qu'attendent donc les parlementaires pour légaliser le cannabis ?)

 

Les policiers soutiraient de l'argent à mes parents
Deux mois après avoir retrouvé la liberté, le jeune homme peine à contrôler sa colère. Une colère face à tout ce qu'il a vécu lors de son arrestation d'abord, puis au commissariat de Hobeiche, siège de la brigade des stupéfiants, et enfin à Roumieh. Une colère face à l'injustice dont il dit être victime, face aussi à une loi qu'il considère absurde. « Pourquoi nous, les petits consommateurs, sommes jetés en taule, alors que les gros trafiquants sont en liberté ? demande-t-il. Pourquoi ai-je été frappé lors de mon arrestation, alors que je n'étais pas en possession de haschisch ? Pourquoi à Hobeiche ai-je été obligé de signer ma déposition alors que je ne comprenais rien à ce qui était écrit ? Pourquoi n'ai-je pas eu le droit de contacter mes parents ? Pourquoi ai-je été incarcéré alors que des revendeurs ont été libérés ? Pourquoi tant de violence de la part de la police à l'égard des prisonniers ? »
Karim est intarissable de questions. Il raconte comment les premiers temps, au commissariat, il devinait l'arrivée de nouveaux venus. « On entendait des coups », se souvient-il. Il dénonce aussi l'attitude de certains policiers qui faisaient croire à ses parents qu'il était en danger, à Roumieh. « Ils soutiraient de l'argent à mes parents par centaines de dollars, prétextant me protéger, alors qu'il n'en était rien. »

À son arrivée à la prison de Roumieh, c'est au bloc B que Karim a été incarcéré. Avec les islamistes de Fateh el-islam. « Ils étaient au troisième étage, moi au second. Ils faisaient la loi. En leur présence, nul ne pouvait fumer ou être dénudé. Mais, grâce à eux, nous ne nous sentions pas en prison », raconte-t-il. Les prisonniers pouvaient sortir librement de leurs cellules, ils avaient le téléphone et même une connexion Internet. « Nous pouvions contacter nos parents régulièrement. » Mais seuls pouvaient accéder à l'étage des islamistes et jouer au foot avec eux « ceux qui priaient comme eux ». Il faut dire que les prisonniers étaient répartis dans leurs cellules en fonction de leur religion et de leur appartenance communautaire. Les chrétiens avec les chrétiens, les sunnites avec les sunnites, les Arméniens avec les Arméniens... car les prisonniers refusent de se mélanger. « Fait rare, notre cellule était mixte, fait remarquer le jeune homme. J'y étais avec trois jeunes gens d'autres confessions. Nous nous entendions bien. »
Pour obtenir cette cellule, Karim et ses compagnons ont déboursé 3 000 dollars. « Les islamistes vendaient les chambres aux prisonniers. Ils brassaient énormément d'argent », explique-t-il, précisant qu'une fois libérés, les prisonniers revendaient celles-ci à d'autres prisonniers. « Nous avons aussi acheté un frigo, une télévision et installé un placard, après avoir obtenu une autorisation. C'était devenu notre chambre à nous. » Quant à la nourriture, elle était largement assurée par les parents du jeune prisonnier.


(Lire l'épisode 2 : Planter le haschisch pour ne pas vivre dans l'humiliation)

Le jour de l'« intifada », « un film d'horreur »
Karim a mis près de 4 mois à s'habituer à la vie carcérale. « Au début, j'étais terrorisé et détruit. J'avais honte de moi. Mais après, je ne pensais même plus à ce qui se passait dehors. Je n'espérais plus sortir de prison, malgré les promesses de mes parents et des avocats. Je pensais que je prendrais 5 ans, comme nombre de prisonniers qui avaient donné de la drogue à leurs amis. » C'est grâce aux autres détenus que le jeune homme, encore adolescent, a réussi le long processus d'adaptation. « Ils m'ont empêché de déprimer. Ils m'ont appris à ne pas penser au-delà de la prison, m'ont fait jouer aux cartes, m'ont fait participer à la vie communautaire. J'ai fini par apprivoiser ma douleur et celle de mes parents. » Ces compagnons, il en parle comme des frères. « Quoi qu'ils aient fait, ils m'ont touché par leur humanité. Leur parcours est si difficile, si différent du mien. Et puis ils sont si seuls, personne ne vient les voir », constate-t-il, reconnaissant toutefois que le mensonge est très courant en prison.
Le jeune homme et ses compagnons n'ont pas réussi à vendre leur cellule. « Nous avons tout perdu avec l'intifada », regrette-t-il. C'était le 12 janvier 2015. Ce jour-là, les forces de l'ordre mettaient fin à l'émirat islamiste de la prison de Roumieh et transféraient les prisonniers de ce bâtiment vers d'autres ailes du centre carcéral. Une journée qu'il qualifie de « film d'horreur ». « Lors de l'opération, ils nous ont traités comme des chiens. Nous étions menottés, agenouillés en rang. Il y avait du sang par terre. J'entendais des hurlements. Mes menottes étaient si serrées que mes mains avaient enflé. J'avais terriblement mal aux genoux. Encagoulés, les éléments des forces de l'ordre distribuaient des coups de bâton et de botte. Ils nous insultaient, nous ordonnaient d'embrasser leurs bottes. À chaque instant, je me disais que mon tour était venu », se souvient-il.


(Lire l’épisode 3 : Pour ou contre la légalisation du cannabis : ils s’expliquent)


Karim raconte les bousculades, les tapes dans le dos et sur la nuque, les coups de poing. « Ils m'ont pris pour un islamiste. Mais dès que je leur ai dit que j'étais là pour drogue, les coups ont redoublé. Ils m'ont arraché ma croix et mon chapelet. » Il raconte aussi l'enfermement à 25 dans une cellule de 4. « Un costaud pleurait à chaudes larmes, il se cognait la tête contre le mur en hurlant, tellement ses menottes lui faisaient mal. » La solidarité entre prisonniers a pris le dessus, ce jour-là, se souvient-il. Grâce à l'entraide et au sang-froid de certains, le calme a progressivement été rétabli dans la cellule, les prisonniers ayant réussi à enlever leurs menottes. « Pourquoi tant de maltraitance et d'inhumanité alors que nous n'avions rien fait de mal », demande Karim qui avoue avoir « développé une haine des autorités après cette intifada ». « Je leur en veux », dit-il.
Malgré sa rage, l'ancien détenu tente à présent de se reconstruire. « On m'a libéré à temps, je commençais à toucher le fond. » Il ne reprendra pas le chemin de l'université. Il n'a jamais aimé les études. Il préfère aussi ne pas côtoyer ses anciennes fréquentations. Mais en prison, il a réalisé qu'il était particulièrement doué pour le dessin. « Mes compagnons d'infortune m'ont encouragé à suivre cette voie. Ils aimaient tellement mes dessins qu'ils en redemandaient constamment », observe-t-il. Karim rêve de devenir tatoueur. Il travaille pour réaliser son rêve et pour financer sa première machine. « Mes parents ont assez dépensé pour me sortir d'affaire. C'est à moi de faire mes preuves maintenant. »

 

* Le prénom a été changé à la demande de la personne interviewée.

 

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LIBAN D'ABORD

bizarre
j aurai pense qu'apres ce recit la justice aurait du prendre des mesures contre ces " gardiens " corrompus et contre les personnes qui ont battu ce jeune homme au depart et durant sa detention
mais au Liban la justice est differente
j'espere qu'il portera plainte mais evidement il n'y aura aucune suite car " pas de temoins "
sa parole seulement et des dizaines d'autres similaires " sans temoins "

C.K

Sordide, comme tout ce qui est étatique dans ce pays, j’espère que ce jeune homme se reconstruira.

NAUFAL SORAYA

A quelque chose, malheur est bon... Plus jamais risquer la prison!

Bravo Karim, une expérience, certes, particulièrement douloureuse mais qui a permis un réveil sur les vraies valeurs et les réalités de la vie. Mes meilleurs voeux pour une vie heureuse et sereine, et la réalisation de vos rêves!

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