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Liban

Pour ou contre la légalisation du cannabis : ils s’expliquent

La saga du haschisch – épisode 3, le débat
17/04/2015

Les uns sont pour la légalisation réglementée de la consommation du haschisch. Les autres prônent aussi la légalisation de la culture du cannabis. Certains sont formellement contre la consommation et la culture. Ils le disent haut et fort. L'Orient-Le Jour a recueilli les avis d'un juriste, Chucri Sader, d'un avocat et ancien ministre, Chakib Cortbawi, d'un chef de police, Ghassan Chamseddine, d'un médecin, Zeina Moukarzel, d'un ingénieur agronome originaire de la Békaa, Hassan Makhlouf, et d'un économiste, Sami Nader. Entre arguments et contre-arguments, le débat est lancé au pays du Cèdre, initié par le député Walid Joumblatt, même si, dans l'hémicycle, on fait la sourde oreille.

Sur le terrain, les autorités se contentent pourtant de fermer les yeux sur la culture de haschisch toujours florissante dans la Békaa, à Baalbeck et au Hermel, tout en émettant des mandats d'arrêt à la pelle à l'égard des agriculteurs et des narcotrafiquants. Les prisons regorgent de consommateurs et de dealers. Mais les dérives sont nombreuses, la corruption aidant, liées à la protection dont bénéficient certains barons de la drogue.
Entre-temps, face à une consommation qui se banalise, certains États suivent la tendance et décriminalisent la consommation de cannabis à des fins récréatives. Nombre d'entre eux partent du principe que ce qui est interdit est convoité.
Si au Liban et en France la consommation de cannabis est prohibée, elle est tolérée aux Pays-Bas, où les statistiques ont montré une baisse de la consommation parmi les jeunes. Les interviews de l'ambassadrice des Pays-Bas, Hester Somsen, et du commissaire Nicolas Declercq, de l'ambassade de France, expliqueront les politiques de ces deux pays européens.

 

(Lire l'épisode 1, l'interview : Joumblatt à « L'OLJ » : Qu'attendent donc les parlementaires pour légaliser le cannabis ?)

 

Chucri Sader : Est-ce qu'offrir une cigarette mérite 5 ans de prison ?

 


Il se qualifie de « libéral ». Et part du principe que « le cannabis est moins nocif que le tabac et l'alcool » qui eux, sont autorisés. Le juge Chucri Sader, président du Conseil d'État, observe que « le haschisch entraîne moins de dépendance que l'alcool et le tabac. Contrairement au tabac, il ne provoque pas d'emphysème pulmonaire. Alors, pourquoi ne pas utiliser cette drogue douce à des fins thérapeutiques et légaliser (de manière réglementée) la culture de cannabis ? L'État se chargerait alors d'acheter et d'écouler la production. Cela favoriserait l'essor économique de la Békaa et permettrait à tous les habitants de la région de vivre dignement », explique-t-il.
Le magistrat « ne défend pas la consommation récréative de haschisch dont (il) reconnaît la nocivité à moyennes et fortes doses ». Mais il estime que le cannabis est une drogue douce, qui ne nécessite pas de sanctions équivalentes aux drogues dures. « Un jeune qui offre une cigarette de haschisch à un ami mérite-t-il vraiment cinq années d'emprisonnement ? » demande-t-il, invitant le législateur libanais à une « loi plus humaine ». Même au niveau des drogues dures, il voit le toxicomane comme « une personne malade qui ne doit pas être sanctionnée comme un criminel, mais traitée de manière adéquate ».

 

Sami Nader : En légiférant, on financera les caisses de l'État avec l'argent du haschisch


L'économiste Sami Nader qui revendique son appartenance à l'école libérale du philosophe et économiste John Stuart Mill, estime que « chacun est libre de ses actes et même de se faire du mal ». Reconnaissant que « l'addiction est le problème majeur des drogues », il souligne qu'on y fait face « par l'éducation ». Et soutient que « la dépendance au haschisch n'est pas aussi grave que la dépendance à l'alcool, au tabac ou au Prozac ». « N'est-il pas grand temps de briser les tabous et de démontrer la nocivité de ces derniers ? » demande le directeur du Levant Institute for Strategic Affairs (Lisa).
C'est dans cette optique qu'il invite les autorités à légaliser et réglementer la culture et la consommation de cannabis. « Une grande partie de son succès vient du fait qu'il est sacralisé parce qu'interdit. La légalisation de sa production et de sa vente baissera forcément les prix. L'argent du haschisch ne financera plus les réseaux de narcotrafiquants ou les milices, mais les caisses de l'État. Et puis le haschich libanais est de bonne qualité, ce qui est une valeur ajoutée », note-t-il.
M. Nader constate l'échec des politiques d'éradication de la consommation de drogue au Liban. « Ils n'ont réussi qu'à rendre la substance plus désirable », déplore-t-il, rappelant que la légalisation réglementée fait son chemin, notamment aux États-Unis et en Europe.

 

Le Dr Zeina Moukarzel : 6 à 7 % des usagers deviennent des consommateurs problématiques


« Le cannabis n'est pas une drogue douce, car il provoque une dépendance. » Le docteur Zeina Moukarzel, spécialiste en addictologie, ex-chef de service de réanimation et fondatrice de l'association Lamsa pour les addictions, a même posté une pétition en ligne contre la légalisation du cannabis au Liban à des fins récréatives. Elle énumère les troubles provoqués par le haschisch, au niveau du comportement, de la mémoire, de la dépendance, du retrait social et de la cassure scolaire qu'il entraîne. « Le cannabis est particulièrement nocif pour le cerveau de l'adolescent en développement », martèle-t-elle. Se basant sur des études scientifiques, elle affirme qu'« un seul joint peut suffire pour qu'un adolescent développe une schizophrénie s'il est génétiquement prédisposé, or 10 % de la population possède les gènes de la schizophrénie. De plus, 6 à 7 % des usagers deviennent des consommateurs problématiques ».
Dans ce contexte, elle se prononce « en faveur de la décriminalisation de la consommation (car l'addiction est une maladie), mais pas de la vente, du trafic, ou de la culture. On ne peut légaliser le cannabis sans éduquer », soutient-elle. Sur la culture à des fins thérapeutiques, le Dr Moukarzel est sceptique. « Les autorités réussiront-elles à contrôler cette culture ? » demande-t-elle. « Ne serait-il pas plus sûr et moins cher d'importer ces médicaments ? »

 

La politique des coffee shops aux Pays-Bas expliquée par l'ambassadrice Somsen


Aux Pays Bas, la consommation personnelle de haschisch est autorisée pour les plus de 18 ans dans les coffee shops, les espaces ouverts et chez soi.
« Cette drogue douce est considérée moins nocive que les drogues dures et le risque de développer une dépendance au cannabis est très bas. » C'est ce qu'affirme à L'Orient-Le Jour l'ambassadrice des Pays Bas, Hester Somsen. Elle précise que le cannabis est considéré comme une drogue douce, à la condition que la concentration du produit en THC ne soit pas supérieure à 15 %. De plus, le consommateur est autorisé à être en possession de moins de 5 grammes de cannabis. « La possession de 5 gr ou plus est passible de sanction », note-t-elle. La substance sera alors confisquée.
Mme Somsen explique la politique des Pays Bas, basée, d'une part, sur le souci de la santé publique et, d'autre part, sur la lutte contre le comportement antisocial et le crime. Dans ce cadre, les drogues dures sont illégales et considérées comme un marché criminel, « l'impact sur la santé étant plus important ». De même, la production de cannabis est interdite, sauf pour usage personnel. « Notre priorité est d'empêcher la production et de mettre la main sur les organisations criminelles qui en produisent », assure-t-elle. Ces organisations « plantent le cannabis sous serres, dans les greniers de fermes désaffectées, et produisent jusqu'à six récoltes par an ».
La politique des Pays Bas a « fait ses preuves », note la diplomate. « Les autorités ont constaté une baisse de l'utilisation de haschisch parmi les jeunes. » Selon les chiffres, 26 % seulement de la population âgée entre 15 et 65 ans a consommé du cannabis au moins une fois, et 4 % seulement de la population âgée entre 15 et 65 ans a consommé du cannabis au cours du dernier mois.
Sauf que le pays souffre de désagréments liés au tourisme de la drogue. Des désagréments qu'il tente de limiter, avec plus ou moins de succès...

 

La France maintient sa politique de prohibition


Une petite comparaison s'impose avec l'Hexagone qui maintient sa politique de prohibition de la consommation de cannabis, même si le débat est désormais public au Parlement.
Selon le commissaire divisionnaire Nicolas Declercq, attaché à la sécurité intérieure à l'ambassade de France au Liban, l'argument essentiel de la prohibition est « la dangerosité de ce produit pour la santé publique et plus particulièrement pour la jeunesse et les enfants ». Il met en garde contre « l'élévation, ces vingt dernières années, de cette dangerosité, car le taux de THC est actuellement renforcé par manipulation génétique de la plante ». Il précise que les effets de cette plante sont « de 5 à 6 fois plus forts que la plante sauvage ». Des effets observés par les médecins qui constatent « des dégâts sur l'appareil neuronal et sur le cerveau », affirme-t-il.
Toutefois, si la législation française sanctionne la consommation de cannabis d'un an de prison assorti d'une amende, « les juges préfèrent utiliser d'autres mesures prévues par la loi comme la prévention, la visite d'hôpitaux ou les stages, et considèrent le consommateur comme une personne qui a besoin de soins ».
Mais au même titre que la loi libanaise, « il est interdit d'en offrir ». La culture et le trafic sont, eux, punis de prison ferme.

 

Pour le général Chamseddine, le haschisch est « le passage obligé vers les drogues dures »


Pour le chef de la brigade des stupéfiants, le général Ghassan Chamseddine, « la légalisation du cannabis est hors de question. Ce serait d'ailleurs une catastrophe. Comment pourrons-nous contrôler la culture et la consommation de haschisch alors que nous ne sommes même pas capables de faire appliquer le port obligatoire de la ceinture de sécurité, ni même de nous rendre à Bab el-Tebbané ? » demande-t-il.
Constatant les ravages de la drogue auprès de la jeunesse du pays, et plus particulièrement des élèves, il observe que le haschisch est le passage obligé vers les drogues dures. « Les trafiquants sont les mêmes, pour le haschisch, l'héroïne, la cocaïne... », affirme-t-il, regrettant toutefois le manque cruel de structures de désintoxication. « Nous avons besoin de 400 lits, nous en avons à peine une dizaine », dit-il, montrant du doigt l'État qui « a failli à ses obligations », car le toxicomane n'a d'autre choix que de se soigner à ses propres frais, ou d'être jeté en prison.

 

Chakib Cortbawi : Sauver les jeunes de la prison, mais interdire la culture et le trafic


La légalisation du cannabis est « hors de question », pour l'ancien ministre de la Justice, Chakib Cortbawi. Il déplore « la recrudescence de la consommation de drogue parmi les jeunes », au sein d'une « société libanaise qui demeure conservatrice ». S'il juge important de « décriminaliser la consommation de drogue et de continuer à sauver les jeunes de la prison », il insiste néanmoins sur la nécessité « d'empêcher la culture et le trafic de haschisch – une lutte que le gouvernement ne prend toujours pas au sérieux », regrette-t-il. Même la stratégie nationale pour les drogues, tant vantée, « n'a jamais existé, sauf sur le papier. Seule a été mise en place en 2012 une commission ministérielle qui prend en charge les jeunes consommateurs, et les blanchit de toute poursuite judiciaire s'ils acceptent de se faire soigner », constate-t-il. Mais aujourd'hui, « seuls trois centres de désintoxication » s'occupent des jeunes toxicomanes dans l'ensemble du pays et une poignée d'associations les accompagnent durant le long processus de réhabilitation. C'est dire l'intérêt que portent les autorités à ce fléau.

 

« En cas de légalisation, les agriculteurs seront exploités et resteront pauvres »


« Une légalisation du cannabis serait tout bonnement catastrophique. » C'est ce qu'estime l'ingénieur agronome Hassan Makhlouf, enseignant à l'Université libanaise. « Une légalisation de la culture de haschisch ferait l'affaire des gros bonnets, responsables politiques, chefs de tribu, milices et autres personnes protégées. Quant aux plus démunis, les agriculteurs en particulier, ils seront exploités et resteront pauvres », fait-il remarquer. « L'augmentation de la production entraînant une baisse des prix, le haschisch n'aura plus aucun intérêt économique pour les agriculteurs », poursuit-il.
De nombreuses questions se posent aussi. « Qui va vendre la production et où ? Qui va payer la facture sociale ? Qui va gérer les toxicodépendants et les accidents de la route liés à la consommation de haschich ? Car lorsqu'on parle de légalisation, il faut se préparer à une augmentation de la consommation », note M. Makhlouf. Il souligne que le peuple libanais n'est pas préparé à une telle mesure. « Le Liban est encore trop présent sur la ligne du trafic international de drogue ou d'armes. Il ne pourra jamais gérer une légalisation, car elle entraîne de graves problèmes que le pays du Cèdre ne pourra pas assumer. »

 

(Lire l'épisode 2 : Planter le haschisch pour ne pas vivre dans l'humiliation)

 

(À suivre, épisode 4 et fin, le témoignage d'un ex-prisonnier, âgé de 20 ans)

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L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LE PAYS ET TOUTE LA RÉGION RISQUENT LA DÉSINTÉGRATION COMPLÈTE ET NOS ...(?) DISUCTENT... PAS DU SEXE DES ANGES... MAIS DU CANNABIS CAMÉLÉONISTIQUE !!!

M.V.

Je retiens que les seules déclarations sérieuses,(même si édulcorées pour "les besoins de l'article")... celles du médecin spécialisée et du général de police ...les autres , c'est du pipeau opportuniste pour gogos en mal de pub ....représentants typiques, de la civilisation du " c'est pas grave chez nous ,vu que chez les autres c'est mieux "......

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