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Liban

La femme des années 1930, à Beyrouth

La carte du tendre
28/04/2018

Elle est différente des autres, cette photo : elle ne nous transporte pas dans l’espace mais dans le temps. Si le lieu n’est pas identifiable – il pourrait s’agir de n’importe quel intérieur beyrouthin –, le temps est en revanche marqué au fer rouge, à la fois dans le tirage, un minuscule 6 par 6 centimètres avec l’indication « Beyrouth 1931 » au verso, et le style, la période Art déco de notre ville.
Une fois n’est pas coutume, ce cliché ne nous parle pas de pierres ni de rues, mais d’une femme, d’une élégance et d’une atmosphère à jamais disparues.

En prêtant l’oreille, on entend les bruits étouffés du Beyrouth des années 1930 : quelques klaxons comme des coqs qu’on étrangle ; un tapis que l’on bat en rythme ; le gazouillis entêtant des moineaux ; un marchand ambulant rameutant ses clientes dont il remplit de victuailles le panier tendu au bout d’une corde ; des gouvernantes qui se racontent les potins du jour en tendant leur linge au balcon et, de temps en temps, la cloche du tramway annonçant son passage dans un fracas métallique. Mais le bruit n’a pas encore tout envahi, on dirait dimanche tous les jours et, en tout état de cause, tout s’arrête à 14 heures pour la sacro-sainte sieste ; le climatiseur n’existe pas encore et l’on compte pour se rafraîchir sur les courants d’air dans les appartements aux plafonds de cinq mètres tournés vers le nord avec vue sur la grande bleue.

Entrons dans le cadre de cette photo par la fenêtre ouverte. La jeune femme sourit, ni trop ni pas assez, juste ce qu’il faut pour rester dans l’élégance tout en réserve malgré une pose plutôt détendue ; on est entre amis.
La lumière le dispute à la pénombre dans une composition étonnamment maîtrisée : le photographe amateur a réalisé là une belle prise. Pour mettre en valeur le visage d’albâtre de son sujet, l’éclairage vient de gauche, sans doute une fenêtre hors cadre inondée de soleil, la fenêtre de droite ne faisant que déboucher les ombres et réduire les contrastes.

La femme est assise, sereine, rien ne presse, elle est au summum de sa beauté, même ses sourcils pourtant épilés et tracés au crayon soulignent son regard peu maquillé sans une once de vulgarité ; le rouge à lèvres intense donne à son visage une intensité d’actrice du muet ; la chirurgie esthétique n’a pas encore fait des ravages. Elle lit dans la pénombre, et que lit-elle ? Une partition de musique, car cette photo est tirée de l’album d’un musicien de jazz qui immortalise ici une chanteuse venue déchiffrer une composition.
L’élégance est partout, dans chaque détail de ce cliché ; la femme sourit presque tendrement et nous regarde à près de 90 ans de distance, on aurait tellement envie de lui inventer un prénom et de l’entendre nous parler d’un passé révolu.
Beyrouth a atteint le sommet de son élégance dans les années 1930. L’Art déco a envahi les appartements bourgeois comme un feu de paille ; tous s’y sont mis : les architectes, avec les façades, les fers forgés, les fenêtres, les balcons, les entrées et les cages d’ascenseur ; les décorateurs et les ébénistes, avec des intérieurs rivalisant de bois épais, sombre, aux lignes épurées, et cet Art déco va aux Libanais comme un gant, il souligne le raffinement d’une élite occidentalisée, éduquée et ambitieuse.
Le Liban entre dans sa deuxième décennie d’existence. Comme un jeune adolescent qui commence à vouloir prendre ses distances avec son tuteur, il aspire à l’indépendance et n’aura de cesse de ruer dans les brancards jusqu’à la rupture de 1943. Pourtant, le même tuteur est engagé dans une entreprise titanesque, il modernise à tout va, plante des arbres et des réverbères au bord de trottoirs confortables, perce et pave à la parisienne des ruelles jadis sales et poussiéreuses, dote le jeune pays d’une Constitution et d’institutions modernes. On pourra en vouloir jusqu’à la fin des temps aux Français de nous avoir traités en colonisés alors que nous n’étions que sous mandat, il faut reconnaître les bienfaits de leur colossale entreprise qui a fait de Beyrouth la capitale cosmopolite du Levant.
Elle nous regarde dans les yeux, la femme des années 1930, et derrière sa beauté tout en retenue, tirée à quatre épingles dans les moindres détails, elle semble nous poser une question, une seule, qui nous transperce comme une dague ; une question qui tout à coup nous fait réaliser l’ampleur du fossé, du gouffre qui nous sépare de cet âge d’or ; une question qui nous remplit d’impuissance nostalgique : jusqu’à quand allez-vous tolérer la médiocrité ?


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Stes David

Peut-etre la photo aurait pu etre prise au "Syr Palace Hotel" (art deco a Syr al Danniyeh) ... mais vu que l'inscription c'est Beyrouth il y avait (ou il y a toujours encore) donc des maisons art deco similaires a Beyrouth ...

Honneur et Patrie

"La France nous a traités en colonisés" La seule médaille honorifique que je porte dans mon coeur est la fierté d'être né sous le Mandat français.
Les trois premières traces françaises au Kesrouan reconnaissant sont :
1 - La Fondation du collège Saint-Joseph des pères lazaristes d'Antoura en 1834.
2 - La fondation de l'école des Soeurs de la Sainte-Famille Française à Jounieh en 1898.
3 - La fondation du collège des Frères maristes à Jounieh en 1899. Georges Bidault et sa femme Suzy Borel l'ont visité en 1948 en ma présence.

Marionet

"Reconnaître les bienfaits des Français qui ont fait de Beyrouth la capitale cosmopolite du Levant"? GB dérape complètement à mon sens d'autant plus que sa jolie rubrique semblait avoir pour vocation de ressusciter sous nos yeux éblouis les différents âges d'or du Liban. Et le voilà qui nous dit que toutes ces jolies images qu'il a fait défiler pour nous, eh bien c'est grâce aux Français! Remballez votre fierté et votre nostalgie messieurs dames, votre mer, votre montagne, vos jolies femmes, vos hommes élégants et votre art de vivre ne sont que l'apport "civilisateur" de votre "mandataire". Et après ça, pleurez cette époque bénie: ah s'ils étaient encore là...

Abdallah Charles

Magnifique texte! A nous faire pleurer. Bravo!

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