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Liban

Ersal rattrapé par le régime syrien

Reportage

La peur de parler est de plus en plus palpable chez les déplacés de la région.

25/06/2018

À l’entrée de l’un des camps de déplacés syriens à Ersal, bourgade sunnite du nord-est de la Békaa limitrophe du Qalamoun syrien, une vannette est stationnée « depuis dix jours » sous un soleil ardent, chargée de valises et de meubles basiques. « Les pauvres, on leur a dit hier (jeudi, NDLR) que l’autorisation du retour au Qalamoun leur sera donnée ce matin à six heures, mais rien n’a été fait. Avant-hier et les jours d’avant c’était pareil », raconte un habitant du camp, en référence à ses voisins.

Répondant à l’appel de la municipalité de Ersal, ceux-ci font partie du lot de 3 000 déplacés inscrits pour rentrer chez eux « sous escorte de l’armée libanaise », selon les informations d’un habitant, mais qui attendent que leur nom soit avalisé par le régime syrien. Pour l’instant, moins de 400 inscrits ont été retenus par Damas, le choix se portant presque inévitablement sur un seul membre d’une famille, la plupart du temps une femme. « C’est un moyen pour le régime de disqualifier les demandeurs du retour, sans paraître comme refusant ce retour dans l’absolu. Personne ne va en effet accepter d’envoyer sa femme seule en Syrie », fait remarquer un Libanais de Ersal.

Mais aucun des Syriens interrogés par L’Orient-Le Jour, inscrits ou pas pour rentrer, ne remet expressément en cause la volonté réelle du régime syrien d’assurer le retour des déplacés chez eux.  Bilal (un pseudo) et sa famille, originaires de Yabroud, font partie des inscrits. Seul le nom de son épouse a été retenu. Celle-ci est cependant convaincue que « les autres noms suivront ». Comme elle, son mari préfère miser sur la bonne foi du régime syrien, même si ce pari est pour le moins hasardeux. Pour le grand propriétaire foncier qu’il dit avoir été à Yabroud, reconverti en menuisier à Ersal, la vie sous une tente l’atteint dans sa dignité. Le choix du retour est un moindre mal, même s’il est conscient de l’imprévisibilité du régime de Damas « qui n’obéit à aucun principe ». Bilal ne sait que penser de la loi 10 promulguée par le régime en avril dernier et qui pave la voie à une expropriation de masse des terrains appartenant à des déplacés. « Je ne sais pas si Yabroud est concerné par l’expropriation, puisqu’un plan local d’urbanisme existe déjà. Je ne sais pas non plus si notre présence sur nos terrains influe sur l’application de la loi », dit-il. Il ne sait pas non plus si sa sécurité sera menacée. Mais il dit compter sur « une réconciliation avec le régime syrien ». La « réconciliation » est d’ailleurs devenue une expression récurrente chez les déplacés de Ersal, pourtant issus de régions où l’Armée syrienne libre avait connu ses premières manifestations.

Dans leurs propos, « réconciliation » rime avec le fait qu’ils ne soient pas de « ceux qui posent problème au régime »: s’ils n’ont pas porté les armes, ils croient avoir une chance de vivre paisiblement en Syrie, même sous le régime actuel. « Le régime a deux volets : l’État, d’une part, et les services chargés de traiter avec les milices, de l’autre. Je compte sur une réconciliation avec l’État », dit Bilal. Ce distinguo est exactement le même qu’a formulé hier le président syrien Bachar el-Assad à la chaîne de télévision russe NTV. « Nous avons choisi deux voies : la première et la plus importante est la réconciliation (...). La deuxième est d’attaquer les terroristes s’ils ne se rendent pas et refusent de faire la paix », a-t-il dit. Cette similitude frappante entre les propos d’un déplacé de Yabroud à Ersal et ceux du président syrien confirme le constat fait par des habitants avisés de la ville sunnite d’une « infiltration » croissante des services de renseignements syriens dans la communauté des déplacés. Les camps excentrés restent plus ou moins préservés de l’influence du régime. C’est toutefois dans l’un des camps centraux, « le camp des Falatinat », que s’est rendu le ministre Gebran Bassil le 13 juin dernier, en prévision du retour des déplacés. Ceux d’entre eux qui ont témoigné devant les médias de tentatives présumées du HCR de les dissuader de rentrer sont « des hommes du régime, connus des habitants. Ils multiplient les va-et-vient de Damas à Ersal et ne sont en tout cas pas inscrits sur la liste des Syriens souhaitant rentrer », explique un habitant. Le chef du comité du retour vers le Qalamoun, Khaled Abdel Aziz, sert de liaison entre les déplacés et les renseignements syriens, auxquels il est naturellement lié.


(Lire aussi : Bakr Hojeiry : La loi 10 vise à empêcher les sunnites de rentrer en Syrie)


« Le régime n’oublie pas »
C’est un rôle similaire de liaison qu’avait joué Abou Taha el-Assali pour le retour il y a un an de deux cents déplacés de Ersal vers Assal el-Ward. Ceux qui ont suivi ses pas « sont aujourd’hui cloîtrés chez eux », rapporte un habitant. « Le régime n’oublie pas ceux qui sont partis. Qu’ils se soient ralliés ou non à l’opposition, ils ne seront jamais pardonnés pour avoir quitté le pays », explique-t-il. La moitié de la population des déplacés à Ersal (estimée entre 50 000 et 60 000 personnes) est originaire de Qousseir, le bastion du Hezbollah en Syrie. Jamais une option de retour ne leur a été proposée. Conscients du danger d’être localisés à Ersal par le régime syrien, ils s’abstiennent de communiquer leur emplacement à leurs proches restés au pays. « Je me contente de leur dire qu’on est au Liban », confie le responsable de l’un des camps. Il confirme avoir été « rattrapé à Ersal par le régime syrien ». Les déplacés font preuve d’une prudence similaire à celle qu’ils observaient en Syrie.

Des complices libanais du régime syrien s’emploient eux aussi à leur rappeler que le régime est toujours en place, au moins « jusqu’en 2022 » (date de la prochaine présidentielle). Parmi eux, des membres du Baas ou proches de partis prosyriens, comme l’ancien moukhtar Abdel Hamid Ezzeddine, son successeur Mohammad Alloula, d’anciens partisans de l’Organisation populaire nassérienne, comme Melhem Hojeiry, et d’autres.


(Lire aussi : Réfugiés syriens au Liban : le régime de Damas entrave sérieusement les efforts de rapatriement anticipé)


Les Brigades de la Résistance
La résurgence de l’influence de Damas s’accompagne d’une emprise grandissante du Hezbollah sur Ersal. Ainsi, de plus en plus d’habitants – et de responsables locaux municipaux – se sont ralliés officieusement aux Brigades de la Résistance (branche pluricommunautaire du Hezbollah), même si plus de la moitié de la population de Ersal reste partisane ou sympathisante du courant du Futur.

Ces mutations ont été rendues possibles par « la diabolisation » de la bourgade comme enclave des fondamentalistes depuis 2012. Cette diabolisation est l’œuvre du régime syrien, relayé par le Hezbollah, selon la même méthode du pompier-pyromane, qui a permis au régime de survivre grâce à l’État islamique. Les fondamentalistes déboulant du Qalamoun en août 2014, attaquant l’armée, prenant en otage des militaires, n’ont pas agi seuls. De sources sécuritaires et politiques haut placées et concordantes, l’agenda irano-syrien était de pousser vers une confrontation entre l’armée et les fondamentalistes, qui justifie une guerre contre Ersal dans sa totalité. Cette bourgade sunnite frontalière fait obstacle à la jonction de Laboué (ville chiite à Baalbeck) au Qalamoun, et d’une manière générale à la constitution de la Syrie utile.

Le souhait de Hafez el-Assad
L’ancien président Hafez el-Assad exprimait déjà en 1975 sa volonté « d’éradiquer » Ersal de la carte. Il a sollicité à cette fin des notables chiites de la région, principalement Majed Hamadé, fils de Sabri Hamadé, l’un des pères de l’Indépendance. Son refus de coopérer lui a coûté le bombardement par les forces syriennes de la sépulture de son père au Hermel. La guerre d’août 2014 n’a pu réaliser ce dessein, mais a permis une emprise de l’État islamique sur la ville, remplacée après l’opération « Aube des jurds » en 2017 par l’emprise indirecte du Hezbollah. Tout habitant de Ersal est désormais sujet à arrestation par les services de renseignements de l’armée libanaise pour « soupçon de terrorisme ». Sa libération n’est possible que par une médiation de députés du Hezbollah, principalement Walid Succariyé, « considéré comme chef des Brigades de la Résistance dans la région ». C’est ainsi que s’opère le glissement actuel de l’opposition vers l’allégeance, aussi bien chez les Libanais que chez les Syriens.



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Bery tus

Donc si on comprend bien les moumana3istes il est préférable de garder les brebis galeuse syriens au Liban que de les envoyer en Syrie malgré damas ... mais quel patriotisme je suis sidéré

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

NOTRE MINISTRE DES AFFRES ETRANGERES COMPREND-IL DORENAVANT QUE LE PROBLEME C,EST LE REGIME SYRIEN ET NON LES INSTANCES INTERNATIONALES ? RECTIFIEZ VOTRE POLITIQUE DEMAGOGUE !

LA TABLE RONDE

Il est difficile ce ne pas tenir compte des 7 ans de guerre faits au régime légitime de Syrie du heros Bashar.
Il a raison d'être très méfiant vis à vis d'éventuels bactéries wahabites envoyées par la bensaoudie sur ordre disrael et de l'occident.

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