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Liban

Rentrer en Syrie ou rester au Liban ? Des réfugiés syriens s’expriment

Reportage

« L’Orient-Le Jour » est allé à la rencontre de Syriens installés au Liban depuis plusieurs années afin de leur demander ce qu’ils voudraient, et surtout pourraient, faire si le choix leur était donné.

14/06/2018

Ils sont près d’un million et demi de réfugiés syriens, l’équivalent du quart de la population libanaise, pris dans le bras de fer qui oppose depuis plusieurs mois l’État libanais à la communauté internationale. Fuyant les combats, les violences et la répression, ils sont venus se réfugier dans un Liban en difficulté économique, où leur sort est désormais lié à une polémique, qui enfle de jour en jour, concernant leur éventuel retour en Syrie.

Ce retour est encouragé par les responsables libanais, notamment le président de la République, Michel Aoun, et le chef de la diplomatie, Gebran Bassil, qui appellent depuis plusieurs mois à organiser le rapatriement des réfugiés vers des zones sûres en Syrie. Ces appels se font d’autant plus pressants que le régime a repris ces derniers mois le contrôle de plusieurs zones rebelles, notamment près de Damas. De son côté, la communauté internationale, le Haut-Commissariat de l’ONU pour les réfugiés en tête, affirme que ce retour est prématuré, en l’absence d’une solution politique au conflit syrien. Le HCR estime que les conditions humanitaires et sécuritaires en Syrie ne sont pas propices à un retour massif et craint des départs forcés du Liban.
Haussant le ton, le ministère des Affaires étrangères a accusé la semaine dernière le HCR d’empêcher le retour des réfugiés en les intimidant. Il a gelé les renouvellements des permis de séjour des employés de l’organisation et lié la levée de ces restrictions à la soumission d’un plan concret pour le retour des réfugiés en Syrie.

Premiers concernés par cette affaire, les réfugiés syriens n’ont pas voix, eux, au chapitre. L’Orient-Le Jour est allé à la rencontre de quelques-uns de ces hommes et femmes installés au Liban depuis plusieurs années afin de leur demander ce qu’ils voudraient, et surtout pourraient, faire si le choix leur était donné.


(Lire aussi : Mireille Girard à « L’OLJ » : La mission du HCR est d’assurer les conditions adéquates à un retour des réfugiés)



Espoir de retour
D’où qu’ils viennent, une chose est sûre pour la majorité de ces réfugiés rencontrés dans le centre d’une ONG à Chtaura, dans la Békaa, « Women Now for Development », qui offre aux réfugiés des formations et activités diverses : le jour où la Syrie sera sécurisée, ils n’hésiteront pas à y revenir. C’est ce qu’affirme Rania*, une jeune Syrienne originaire de Darayya, dans la banlieue de Damas. « Parmi les Syriens vivant dans les camps, personne ne veut rester au Liban, indique la jeune femme, installée dans la Békaa depuis 2014 et travaillant comme assistante de recherche pour plusieurs ONG internationales. Si un retour en toute sécurité était possible, il n’y aurait plus aucun réfugié syrien, ni au Liban ni ailleurs. »

« Si on me dit demain que je peux rentrer sans risque, je prépare immédiatement mes bagages. Si j’ai décidé de venir vivre au Liban avec ma famille, c’est parce qu’ici, je ne suis pas loin de mon pays », confirme Karim*, un père de famille originaire lui aussi de la banlieue de Damas, installé dans la Békaa depuis 2013.
Pour Anas, un jeune architecte qui travaille maintenant pour une ONG syrienne au Liban et qui vit à Aley, un retour des Syriens est « primordial ». « On ne peut pas se permettre de vider le pays et de le laisser aux mains du Hezbollah, de la Russie et de l’Iran (alliés du régime de Bachar el-Assad) », martèle le trentenaire originaire de la Ghouta.




Opposition, conscription et prison
Mais s’ils souhaitent pour la plupart revenir en Syrie, ils estiment que les conditions ne sont pas réunies pour le faire aujourd’hui. Tout d’abord, parce que la plupart des réfugiés interviewés s’opposent au régime de Bachar el-Assad. Ils craignent dès lors des mesures de représailles. Autre raison d’inquiétude : s’ils rentrent, les hommes risqueraient d’être enrôlés de force dans l’armée.

« La Syrie est mon pays, ma maison, l’endroit où mon frère est enterré », souligne Karim, dont le dos se voûte lorsqu’il évoque ce frère, cameraman mort dans un bombardement du régime sur la localité de Darayya. « Mais je ne peux pas rentrer et risquer d’être jeté en prison ou enrôlé dans l’armée qui a tué et emprisonné tellement de mes proches. » 

De son côté, Anas insiste sur l’importance du retour volontaire et sûr. « Rentré il y a quelques mois en Syrie, un de mes amis a été arrêté sans raison. Aujourd’hui, personne ne sait où il est », explique cet opposant de la première heure, jeté en prison et torturé à deux reprises pour avoir participé aux manifestations pacifiques contre le régime en 2011.

Pour Nour*, la question du retour doit d’ailleurs être liée à la libération des prisonniers politiques. « Si le gouvernement libanais veut négocier avec Damas pour notre retour, un aspect important de ces négociations doit porter sur la libération des prisonniers », souligne cette mère réfugiée avec ses deux enfants à Taalabaya, dans la Békaa, et dont le mari est incarcéré depuis 2011, avant que le soulèvement contre le régime ne dégénère en conflit armé. En 2015, elle a essayé de revenir en Syrie. « Mais sans mon mari à mes côtés, je ne supportais plus ma maison, j’avais l’impression d’étouffer », dit cette femme originaire de Zabadani.


(Lire aussi : Bassil persiste et signe face au HCR, Hariri joue les pompiers)



La peur et l’insécurité
La peur est l’argument invoqué par la plupart des réfugiés pour justifier leur hésitation à rentrer au pays. « Début 2015, mes voisins, un couple avec deux enfants, sont rentrés chez eux dans un village de la périphérie de la capitale parce qu’ils ne pouvaient plus supporter la précarité dans laquelle ils vivaient au Liban. Ils estimaient qu’avec la fin des combats de rue, et même si les bombardements ciblés se poursuivaient, la situation était plus sûre «, raconte Ward*, dont le hijab serré encadre un visage pâle et des yeux bleus remplis de tristesse. « Comment peuvent-ils avoir moins peur des bombardements ? Quand nous étions encore en Syrie, mes enfants et moi dormions habillés, tellement nous craignions d’être pris sous le feu des bombes ! » se lamente cette mère d’une quarantaine d’années installée à Chtaura et refusant de donner le nom de son village d’origine.

Les réfugiés n’ont pas, non plus, oublié l’insécurité ambiante en Syrie. « Pour se rendre d’un quartier à l’autre à Damas, il fallait s’arrêter à toute une série de barrages, au sujet desquels étaient colportées de nombreuses rumeurs d’agressions sexuelles », raconte Rania. « On devait montrer toute une série de documents, notamment des contrats de location d’appartement, ce qui était souvent impossible. On risquait de se faire arrêter à tout moment, juste parce qu’on venait du mauvais endroit ou que l’on portait le mauvais nom de famille », lâche-t-elle encore.


(Lire aussi : Pour le Liban, le problème n’est pas avec les « déplacés » syriens, mais avec les organisations internationales)



Où rentrer ?
Si cette peur et tous les défis liés au retour peuvent être surmontés, reste encore le problème de la destination. Pour Karim, la question ne se pose pas. « S’il existe ne fût-ce qu’une région sécurisée, je suis prêt à rentrer demain, où que ce soit », assure-t-il. Ward, elle, insiste sur le fait que les réfugiés veulent avant tout rentrer chez eux. Mais quand ce chez-soi n’existe plus... « Je ne peux pas rentrer et faire dormir mes enfants dans la rue », lâche-t-elle, en détournant le visage pour cacher ses larmes. « Je n’aurai pas la force de tout recommencer, une nouvelle fois, à zéro », renchérit Rania, quand on lui soumet la possibilité de rentrer dans une région qui ne serait pas celle dont elle est originaire. 

Cette question du logement est rendue encore plus incertaine par l’adoption, début avril, de la loi numéro 10 par le régime de Damas. Cette loi permet au gouvernement syrien de saisir des propriétés privées afin de construire des projets immobiliers de grande envergure. Ce n’est que si les propriétaires de ces biens peuvent fournir, dans l’année suivant le lancement du projet immobilier, des preuves de leur droit de propriété sur les bâtiments et terrains visés qu’ils pourront être indemnisés.


(Lire aussi : Liban : le HCR dément s’opposer au retour des réfugiés syriens)    



Propriétés « volées par le régime »
Nour et Karim expliquent qu’il leur serait très difficile, aujourd’hui, de retrouver les actes de propriété de leurs biens immobiliers. Mais pour eux, il ne sert de toute façon à rien de faire des efforts, de payer des procurations ou de prendre des risques pour fournir les documents requis. « D’une façon ou d’une autre, le régime nous volera nos propriétés », estiment-ils. « Ce décret, c’est une façon pour le régime syrien de refuser entièrement la présence d’opposants sur son territoire », estime Anas, sa casquette enfoncée bas sur le front. Il explique qu’un des documents requis pour prouver la propriété d’un bien est le « papier vert » officiel, fourni par l’État. « Dans certaines régions populaires, plus de la moitié des propriétés ne sont pas enregistrées auprès de l’État, et les ventes de biens immobiliers se font via un simple contrat chez le notaire, souligne-t-il. Toutes ces propriétés seront d’office volées par le régime. »
Bien qu’enregistrée selon les normes, la maison familiale d’Anas risque de subir le même sort. « Mes frères et moi sommes sur les listes de personnes recherchées par le régime. Si nous envoyons des proches soumettre les papiers nécessaires, ils risquent de se faire arrêter. Je ne peux pas mettre ma famille en danger pour une maison », affirme-t-il, retirant son couvre-chef pour frotter ses yeux embués.

*Les prénoms ont été changés à la demande des personnes interviewées.



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Sam

Arrrgh
Les réfugiés encore au Liban veulent tous rester au Liban, autrement ils seraient déjà repartis comme certains l’ont déjà fait.
Les témoignages sont poignants mais sommes nous prêts à accueillir toute la misère syrienne?
C’est la seule question à se poser , loin des pinailleries inter partisanes libanaises.

Sherine G

Tous, les refugeies inclus les politiciens larchitecte de cette guerre le bashar la communaute Internationale profitent de Cette mise en scene grotesque qui dure depuis 2011 et dont le liban sur tous Les plans est la victime , ecologiquement economiquement demographiquement socialement ...tous encaissent inclus UNHCR lonu et son hypocrisie ..
Me liban encore une fois paye... la vengeance tant souhaitee de bashar de briser le pays Coute que coute . Les Syrians ont gagne...et Les Libanais perdu..pardus rejouis toi bashar... merci a ceux qui nous ont vendu...encore une fois. Le liban next plus..at Les sois disant refugeies y sont pour rester.

gaby sioufi

il ne saurait etre question d'esperer bcp +.
pas tant que le pouvoir syrien n'en veut pas,
pas tant que le pouvoir syrien ET la plupart des pays occidentaux ET les orgs int'l coordonnent leur strategie de ce meme point de vue

DAMMOUS Hanna

Cela reste une question de sous. Qui va payer, qui va réparer les immeubles détruits et l'infrastructure, qui va être engagé à reconstruire la Syrie, qui va bénéficier de ce renouveau, la banque mondiale ne donnera pas de sous au régime, l’Iran n'a pas plus les moyens, les réfugiés sont les perdants et ne voudrons pas revenir à l’exception d'une partie des espions, à terme le Liban va être déstabilisé comme en 1975 avec les réfugiés palestiniens. En réalité toute la planète est dans la moïse et le Liban sera l’epsilon de cette moïse.

Eleni Caridopoulou

Bachar El Assad - Hitler

Irene Said

L'éternel problème dans notre pays c'est la prétention de chacun d'êre dans la vérité...sa vérité...construite sur des rêves et une histoire personnelle.
La réalité on ne veut pas la voir ni la reconnaître...c'est si bon de continuer de rêver à ses idoles, qui sauront tout résoudre, même le dramatique problème de ces réfugiés syriens au "nouvea Liban", victimes de tous les responsables et acteurs criminels de cette catastrophe humanitaire.
Et ce n'est pas fini !
Irène Saïd

NAUFAL SORAYA

"Premiers concernés par cette affaire, les réfugiés syriens n’ont pas voix," (...)

Désolée, mais c'est nous, les premiers concernés...

Ce ne sont pas les Libanais qui sont descendus dans la rue réclamer le départ de leur dirigeant, ce ne sont pas à eux à payer le prix de la révolution des autres. Donc, avant de leur imposer indéfiniment un nombre inacceptable de réfugiés, quelle que soit leur nationalité, qu'on tienne compte de la situation dans laquelle on les met.

Pierre Hadjigeorgiou

Tout ce qui s'est passé en Syrie n'est nullement la responsabilité du Liban. S'ils ne peuvent ou ne veulent pas rentrer chez eux, n'est pas un problème Libanais. Que les pays qui sont représentés au sein du HCR ou de dans n'importe quel autre HCR les accueillent donc chez eux! Par après, que ces bonnes âmes leurs donnent tout le temps qu'il faut pour décider de rentrer chez eux... Autrement, ils doivent quitter le pays même par la force si nécessaire. 1,5 millions ne peuvent finir en prison ou tués ou torturés par le régime du boucher de Damas...

ACE-AN-NAS

Ils vont , ils devront rentrer quelque soit l'opinion des quelques interviewés triés sur le volet.

Le programme de leur retour est déjà conclu entre les forces de la majorité parlementaire libanaise du nouveau Liban.
Ce Liban nouveau ne comptera plus que sur ses propres forces et fera fi de ces institutions malhonnêtes, autant nuisibles qu'inutiles à régler nos problèmes.

G.B est dans la bonne direction .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

S'ILS N'ONT PAS DE REVENUS EN SYRIE ILS PREFERENT RESTER ET ENCAISSER LES SUBVENTIONS DE L,UNRWA ! C'EST UN PROBLEME...

Yves Prevost

Toute la réponse aux gesticulations de notre ministre des AE est là.

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