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Liban

Pharmacie Gemayel, place des Martyrs, Beyrouth : une histoire de potions, de politique et de capote...

La carte du tendre
03/02/2018

Des boiseries, vitrines et miroirs dans le style purement fonctionnel de la fin des années 1920, sous d’épaisses voûtes caractéristiques du vieux Beyrouth. Un éclairage au néon, procédé relativement récent au moment de la prise de vue. Des concoctions, décoctions, traitements, cures, élixirs, antidotes, remèdes, lotions et autres miracles de la science à la portée de tous. Une adresse d’exception : 86, place des Martyrs, téléphone 56-22. Voici la célèbre Pharmacie Gemayel dans une diapositive couleur rarissime prise par un anonyme en 1959.


À tout seigneur tout honneur, faisons connaissance avec les propriétaires. Tout à droite : le pharmacien Alexandre Gemayel et son frère aîné André. À cette époque, ils ont repris l’affaire que leur père Gabriel avait gérée avec son frère Pierre depuis 1930. Appuyés au comptoir, portant la blouse blanche de rigueur, ils s’occupent de leurs clients qu’on ne voit que de dos, confidentialité oblige. À leur droite, derrière le comptoir, le préparateur, comme son nom l’indique, prend les instructions du pharmacien pour mélanger les ingrédients conformément à l’ordonnance du médecin. La préparation ne doit se faire qu’à la demande et au moment de la vente : il n’y a pas de climatiseur, et le ventilateur que l’on aperçoit sur une armoire ne suffirait pas à garantir l’intégrité des médicaments préparés à l’avance.
Tout à gauche, le jeune homme en attente est le « boy de la pharmacie », dont la mission consiste à courir chez le grossiste du quartier, comme la Droguerie de l’Union à Bab Idriss ou la Droguerie nationale à Lazarieh, pour en rapporter les produits dont la pharmacie a besoin de s’approvisionner. Payé 50 livres par mois alors que le salaire minimum est de 125, ce garçon contribue ainsi autant que possible au modeste budget de sa famille.


La Pharmacie Gemayel, parmi la dizaine du quartier, a eu son heure de gloire : Pierre Gemayel, fondateur des Kataëb, y a mené sa carrière de pharmacien jusqu’à sa nomination dans le gouvernement Karamé en 1958. Il recevait les personnalités politiques aussi bien que les particuliers dans le bureau du fond. Et c’est André qui a mis au point, plus tard, le « Galnet », un médicament remarquablement efficace contre la gale, maladie courante à l’époque. La pharmacie en a fourni jusqu’à 70 000 doses commandées par le ministère de la Santé en 1977.


Et puis, il y eut des moments cocasses, comme lors de la visite de ce vieux moine de Bickfaya à la barbe blanche et à la moustache jaunie par la cigarette. C’est l’hiver, et la tempête fait rage. Arrive un client qui demande une « capote » en chuchotant avant d’aller visiter le « quartier réservé » voisin, où se concentrent les maisons closes de Beyrouth. Et le moine de s’exclamer : « C’est une pharmacie ici mon fils, tu trouveras des manteaux dans la boutique de prêt-à-porter un peu plus loin ! »


Toujours utilisée par le chef des Kataëb pour ses réunions secrètes après son entrée en politique, la pharmacie a essuyé deux attentats avant de subir les affres de la guerre des deux ans en 1975 et 76, années durant lesquelles André et Alexandre tentaient de la maintenir ouverte autant que possible.


En 1977, dans le centre-ville dévasté, la reconstruction n’a pas encore démarré, mais le gouvernement déclare qu’il faut « reprendre le travail ». Débarque Marika Spiridon, la célèbre tenancière d’une maison close voisine, et, apostrophant nos pharmaciens, leur demande d’intervenir auprès de leur oncle Pierre pour qu’il fasse évacuer son « lieu de travail » par les miliciens de Bachir afin qu’elle puisse, elle aussi, « reprendre son activité ».


La pharmacie fermera définitivement ses portes le samedi 1er juillet 1978 après le travail : la « bataille des 100 jours » vient de commencer. En 1990, il n’en restera plus rien qu’un monticule de gravats, des souvenirs émouvants et cette unique photo dont les couleurs ont fini par s’estomper.


 Merci à André Gemayel pour son précieux témoignage et pour la photo gracieusement restaurée par Lina Ezzeddine.


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Eleni Caridopoulou

Beyrouth une histoire de mille et une nuit

Honneur et Patrie

Vers 1950, je suis entré à la pharmacie Gemayel pour acheter une boite d'aspirine, j'ai vu à gauche de l'entrée une pancarte "Mamnouh el-haki bi es-siyassa" (Défense de parler politique).
Une anecdote : Vue la proximité de la pharmacie Gemayel avec le souk fondé par la Grecque Marika Spiridon, l'officine vendait beaucoup de préservatifs. Ainsi, les anciens camarades des Jésuites contemporains de Cheikh Pierre l'avaient surnommé : "Pierre-la-Capote".

Remy Martin

Il ne faut surtout pas omettre de signaler la Pharmacie Chaker, toujours là à Hamra, dans le plus pur style de cette époque révolue...

Antoine Sabbagha

Solidere a en effet balayé ces anciennes demeures et ces souvenirs et si le collège des Frères du Sacre Cœurs n’existait pas aussi on aurait pu difficilement reconnaitre ou se situaient les maisons closes , la Pharmacie de Gemayel , le cinéma Empire devenue autoroute . Vraiment dommage.

Sarkis Serge Tateossian

Beyrouth de notre enfance....
Capitale de mille et une histoires tendres et attendrissants
Elles font toutes partie de notre patrimoine, de notre histoire personnelle.

Ville d'une perpétuelle renaissance et un éternel voyage.

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