I- Réforme du secteur de l’électricité : que proposent les partis politiques libanais ?

Au Liban, la réforme du secteur de l’électricité est une priorité. Photo Philippe Hage Boutros

dossier spécial législatives libanaises 2018

Les quatre prochaines années s’annoncent décisives pour la mise en œuvre de plusieurs réformes économiques structurelles visant à relancer la croissance du Liban et créer des emplois. À quelques jours du scrutin, « L’Orient-Le Jour » a pris l’initiative d’étudier les programmes économiques des principaux partis et mouvements politiques du pays, et d’en dresser un comparatif secteur par secteur, dont les finances publiques, les hydrocarbures offshore, les télécoms et, aujourd’hui, l’électricité. Le courant du Futur, le Hezbollah, les Forces libanaises, le CPL, le PSP, les Kataëb ainsi que le mouvement Mouwatinoune wa mouwatinate (coalition Koullouna Watani) ont répondu favorablement à notre requête. Le mouvement Amal, les Marada et Li Baladi (coalition Koullouna Watani) n’ont pas été en mesure de le faire dans les délais.

04/05/2018

De toutes les réformes structurelles qui devront être menées par le futur gouvernement qui sera formé après les élections législatives du 6 mai, celle concernant le secteur de l’électricité semble la plus urgente. Des familles exaspérées par les coupures de courant et les factures exorbitantes des générateurs, des industriels souffrant d’un sérieux manque de compétitivité en raison du coût élevé de l’énergie et une dette publique astronomique représentant plus de 150 % du PIB, dont près de la moitié est due au déficit accumulé d’Électricité du Liban, imposent ce constat. L’établissement public détient le monopole de la production et assure la distribution du courant, qui atteint actuellement près de 1 800 mégawatts (MW) pour une demande qui oscille entre 3 000 et 3 200 MW. Plusieurs fois planifiée, longtemps ajournée face aux nombreuses querelles politiques qui rythment ce secteur, cette réforme repose principalement sur la construction de nouvelles centrales électriques et une suppression progressive de la subvention du prix de l’électricité qui se traduirait par une hausse des tarifs, qui n’ont pas été augmentés depuis 1994.

L’ensemble des partis et mouvements politiques interrogés par L’Orient-Le Jour approuvent d’ailleurs la suppression de la subvention du prix de l’électricité, mais posent la même condition préalable. « Ce n’est qu’une fois que la production augmentera et permettra de fournir de l’électricité 24h/24 que nous nous dirigerons vers une hausse des tarifs de l’électricité. L’important pour nous est que la nouvelle facture d’EDL soit inférieure aux deux factures que paient actuellement les citoyens, soit celle d’EDL et celle des générateurs », explique Raya el-Hassan, du courant du Futur, parti du Premier ministre Saad Hariri. « Il faudrait cependant garder une subvention minimale pour les personnes aux revenus les plus bas », nuance Abdel Halim Fadlallah, du Hezbollah. Le CPL, par la voix de Charbel Cordahi, entend aussi « prendre en compte l’intérêt des classes les plus défavorisées ». Mais pour les Forces libanaises, une suppression partielle ou totale des subventions n’est pas suffisante : « Il faut aussi optimiser le coût de production, puis voir comment le répercuter en fonction de deux facteurs : la consommation et le revenu médian », suggère, au nom des FL, Roy Badaro. « Le coût élevé de la production est dû au choix technologique aberrant qui a été fait au début des années 1990 », dénonce Charbel Nahas, du mouvement Mouwatinoune wa mouwatinate.


(Lire aussi : La location de navires-centrales définitivement enterrée ?)


Objectif électricité 24h/24

Pour assurer un approvisionnement en électricité 24h/24, il faudra « construire de nouvelles centrales électriques et moderniser celles déjà existantes », résume Charbel Cordahi. « Au niveau de la production, nous faisons face à un manque de 2 000 MW. L’étude de Mott Mac Donald (remise au ministère de l’Énergie en septembre 2014) avait identifié les quatre endroits-clés pour la construction de nouvelles centrales, à savoir Selaata, Zahrani, Deir Ammar et Damour. Il s’agit d’une solution permanente au problème de l’électricité, dont l’exécution devrait prendre 18 à 24 mois tout au plus », détaille Jean Tawilé, du parti Kataëb. Abdel Halim Fadlallah estime également que la mise en œuvre de ces projets devrait permettre une hausse annuelle de 400 MW par an. « La première étape consistera en la modernisation de la centrale de Deir Ammar. Ce projet permettra de générer les premiers 500 MW supplémentaires. Le Conseil des ministres tente de dépasser les écueils ayant entravé la mise en œuvre de ce projet, et nous allons ensuite entamer des négociations avec la société qui avait remporté l’appel d’offres », affirme Raya el-Hassan. De son côté, le PSP, à travers Mohammad Basbous, insiste sur la nécessité de décentraliser la production, afin de favoriser l’efficacité du transport, y compris vers les zones les plus enclavées du pays. Pour cela, « les réseaux de distribution doivent impérativement être modernisés. C’est aussi une manière de limiter les pertes et le gaspillage techniques, qui constituent tout de même 26 % de la production totale », propose-t-il.

L’augmentation de la part de la production issue des énergies renouvelables n’est pas en reste. « Le gouvernement s’est également engagé à porter la part des énergies renouvelables à 12 % de la demande d’électricité d’ici à 2020 », a rappelé Abdel Halim Fadlallah. « Nous pensons qu’il est possible d’obtenir 500 MW sur les 2 000 nécessaires, à travers les énergies renouvelables, dans les cinq ans à venir. La région du Akkar est très exposée au vent et serait donc propice au développement de l’énergie éolienne. Et en ce qui concerne l’énergie solaire, le Liban dispose également de conditions météorologiques favorables », propose Jean Tawilé. « On peut atteindre, moyennant toutefois un investissement important, un coût de production de 0,05 dollar/kWh. Il faut miser sur le fait que les coûts vont progressivement baisser avec le développement des technologies », assure Roy Badaro.



Quid des PPP ? 

Toutefois, les modalités de mise en œuvre de ces projets ne font pas l’unanimité. Si le courant du Futur et les Kataëb estiment que les Partenariat public-privé sont la seule solution viable, d’autres partis émettent des réserves sans toutefois s’y opposer. « Nous n’avons pas de position idéologique au CPL sur les PPP. Nous traitons les projets au cas par cas, et nous y sommes favorables tant que ça permettra d’attirer des investissements », considère Charbel Cordahi. De son côté, Abdel Halim Fadlallah estime que le PPP convient au Hezbollah « sous certaines conditions, la principale étant que le prix de l’électricité proposé par le secteur privé soit inférieur à celui du secteur public ». Les FL concèdent que « l’État n’a ni les moyens ni la compétence pour gérer le secteur, mais pointe du doigt le risque de voir le monopole d’État se transformer en oligopole politico-financier. Pour éviter cela, il faut permettre une multiplication des producteurs de courant et ainsi laisser place à une concurrence saine ». Toutefois, le Hezbollah comme le PSP insistent sur le fait que l’ensemble des infrastructures du secteur doivent rester dans le domaine public.

Parallèlement à l’augmentation de la production, les partis mettent l’accent sur d’autres problèmes structurels dont souffre EDL, auxquels ils proposent de remédier. Sur l’amélioration de la collecte des factures, le CPL, le courant du Futur, les Kataëb et le PSP proposent l’installation de compteurs intelligents à toutes les unités de production et la mise en circulation de cartes de paiement prépayées, « conformément au plan Bassil », rappelle Charbel Cordahi. « Cela élimine tout contact avec les usagers, ce qui permet de passer outre les problèmes de corruption ou d’insécurité. Il s’agira d’un investissement de quelques dizaines de millions de dollars, mais qui sera très vite amorti avec l’amélioration de la collecte », précise Jean Tawilé. Le Hezbollah propose pour sa part « de recruter davantage de personnes chargées de la collecte ». Mais pour le PSP et le CPL, les pertes techniques sont plus coûteuses pour EDL. « Le réseau actuel doit être modernisé, d’autant plus que dans certaines zones, il est trop vétuste pour absorber une capacité de production supplémentaire », prévient Mohammad Basbous.

Mais en attendant de mettre en place ces projets, les partis politiques qui formeront la future coalition gouvernementale devront trancher sur deux questions des plus épineuses. La première est celle de la solution provisoire proposée par le plan du ministre de l’Énergie, César Abi Khalil, qui consiste en la location de deux navires-centrales, le temps que les nouvelles centrales soient opérationnelles. Mais la plupart des partis interrogés disent ne pas (ou plus) envisager cette piste, préférant désormais miser sur la réhabilitation de Deir Ammar « qui devrait nécessiter moins d’un an », selon Raya el-Hassan. Charbel Cordahi estime pour sa part que cette solution provisoire a fait les frais « d’une manœuvre de certains lobbys visant à entraver l’approvisionnement du pays en électricité ». Parmi ces lobbys, celui des générateurs voit certainement d’un mauvais œil une hausse des capacités de production. « Les gens ont été conduits à faire des abonnements auprès des générateurs (EDZ ou autres), dont les tarifs au kWh sont 3 à 5 fois supérieurs à ceux d’EDL, notamment car ils sont surtaxés », s’insurge Charbel Nahas. « Il faut une décision politique parce qu’on peut difficilement réformer le secteur de l’électricité sans gérer ce problème. Il faudra trouver une façon d’assurer la transition qui ne pénalise pas les usagers », déclare Roy Badaro. « Nous pouvons être créatifs en faisant en sorte que l’État réquisitionne ou nationalise ces générateurs, et que leur gestion soit confiée aux municipalités », suggère-t-il.





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