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Moyen Orient et Monde

Ghouta : quatre contre-vérités de la propagande pro-Assad

Décryptage

Les « médias » sont accusés par les partisans du régime de déformer « la réalité » de la guerre syrienne.

28/02/2018
Ils sont pro-Damas et/ou pro-Moscou et/ou pro-Téhéran. Commentant régulièrement l’actualité syrienne sur la toile, ils affluent à chaque nouvelle offensive des forces loyalistes contre les rebelles pour dénoncer le traitement médiatique du conflit. Accusant les « médias », pris dans leur globalité, de déformer « la réalité » de la guerre syrienne, ils commentent chaque article sur le sujet en ressassant les mêmes arguments visant à apporter une lecture « alternative » du conflit. Leur activisme pourrait prêter à sourire si le sujet n’était pas aussi sérieux. Mais il a plutôt de quoi inquiéter, compte tenu du fait que le contre-discours qu’ils cherchent à matraquer semble toucher une large audience, tant dans le monde arabe qu’en Occident. Véhiculé par les médias pro-régime, pro-Moscou et pro-Téhéran, la diffusion de ce contre-discours sur le conflit syrien marque le succès de la propagande de guerre à l’époque des réseaux sociaux et pourrait même, à long terme, impacter la perception que les opinions publiques ont des relations internationales. 

Alors que les forces loyalistes poursuivent leur offensive contre la Ghouta orientale, L’Orient-Le Jour a souhaité déconstruire les quatre principales critiques adressées aux « médias » sur le suivi de cette actualité.

1. « Vous défendez el-Qaëda ».
C’est la critique qui revient le plus souvent. Si l’on rapporte les bombardements des forces loyalistes contre la Ghouta, qui ont fait 560 victimes civiles en l’espace de 10 jours, on est tout de suite accusé de défendre les « groupes terroristes », présentés sous le label, qui a l’avantage de faire peur, « d’el-Qaëda ». Pour les soutiens du régime et de ses parrains, il n’y a que deux camps en Syrie : d’un côté les forces loyalistes, de l’autre les groupes jihadistes. Ces derniers faisant l’unanimité contre eux, il faut nécessairement soutenir le régime, si ce n’est par conviction, au moins au nom de la théorie du moindre mal. 
Mais contrairement à ce que prétend la propagande loyaliste, el-Qaëda n’est pas présent dans la Ghouta. Les deux groupes rebelles les plus importants, Jaïch al-islam et Faylaq al-Rahmane, peuvent être qualifiés d’islamistes, même dans une certaine mesure de salafiste pour le premier, qui entretient des liens étroits avec l’Arabie saoudite. Les deux groupes ont des projets nationaux et sont davantage comparables aux Frères musulmans qu’aux jihadistes d’el-Qaëda et de l’État islamique. Il ne s’agit pas de soutenir ces groupes ou de les présenter comme des exemples de modération, mais de rétablir les faits. Si l’idéologie islamiste, en tant que telle, suffit à être qualifiée de « terroriste », de nombreuses milices étrangères (iranienne, libanaise, irakienne, pakistanaise, afghane) soutenant le régime, notamment le Hezbollah, pourraient être qualifiées de la sorte, dans la mesure où elles se considèrent elles-mêmes comme islamistes.
Hay’at Tahrir al-Cham (HTC), qui est pour sa part considéré comme un groupe jihadiste, compte plusieurs centaines de combattants dans l’enclave rebelle (sur au moins 20 000 hommes armés et 400 000 civils). Formée en partie de l’ex-Front al-Nosra – qui était la branche syrienne d’el-Qaëda –, le groupe a rompu avec la maison mère et a renoncé à défendre un projet jihadiste international. Il n’en est pas moins dangereux. Mais la propagande des forces loyalistes en exagère volontairement l’importance afin de présenter son combat comme partie intégrante de la lutte contre le terrorisme. Les deux groupes susmentionnés ont d’ailleurs demandé la mise en œuvre de l’évacuation d’HTC dans les 15 jours suivants la mise en place du cessez-le-feu. 
 
2. « Ce sont de fausses images ».
Laisser constamment planer un doute sur la réalité des images diffusées permet de les décrédibiliser. Les organes de propagande russe, Russia Today et Sputnik, sont devenus les maîtres en la matière. Ces derniers accusent les rebelles de créer de fausses images pour émouvoir l’opinion occidentale. 
En ce qui concerne la Ghouta, les images diffusées par les médias viennent généralement des grandes agences de presse, AFP, Reuters, AP, qui ont des journalistes locaux, formés par leurs soins, sur place. Ces agences ne publient aucune image si elle n’a pas été vérifiée en amont et le font savoir si, par mégarde, elles ont fait une erreur. Depuis le début de l’offensive, ces agences fournissent quotidiennement des dizaines de photos aux médias en prenant soin de mentionner le contexte dans lequel celles-ci ont été prises. La majorité des médias préfèrent ne pas publier les images les plus crues pour ne pas choquer les opinions. Les activistes sur place envoient également tous les jours des dizaines de photos, mais celles-ci sont rarement utilisées faute de vérification. 
À l’instar d’autres médias, L’Orient-Le-Jour contacte tous les jours des personnes présentes sur place pour recueillir leurs témoignages. Le recoupage de ces nombreux témoignages permet de vérifier les différentes informations rapportées. Se contenter de dire que les informations rapportées sont fausses, sans pour autant le prouver, relève d’un pur exercice de propagande. Cela revient à user et abuser des méthodes qu’on cherche justement, soi-disant, à dénoncer. 

(Lire aussi : Grozny 3l'édito de Michel Touma)



3. « Vous ne parlez jamais des victimes de la coalition internationale ».
Les victimes de la coalition internationale en Irak et en Syrie ne sont évoquées que lorsqu’il s’agit de justifier les crimes de guerre des forces loyalistes. « Les médias » sont accusés d’avoir une lecture partisane des conflits, de faire deux poids, deux mesures en fonction des acteurs impliqués. La rhétorique permet de légitimer les crimes du régime au nom d’un soi-disant équivalent dans d’autres théâtres : ce n’est pas vraiment un crime puisque tout le monde le fait, disent-ils en quelque sorte. 
On peut tout à fait déplorer le fait que la reprise des territoires aux mains de l’EI ait provoqué la mort de milliers de civils (jusqu’à 10 000 selon les estimations les plus hautes). On peut également estimer qu’une victoire acquise au prix de la destruction de quartiers entiers, provoquant le déplacement des populations, ne peut pas vraiment être qualifiée de glorieuse. 
Mais comparer les deux théâtres ne relève pas d’une démarche honnête. La coalition luttait contre l’EI, unanimement considéré comme un groupe terroriste, alors que les forces loyalistes bombardent les enclaves rebelles, opposées à la mainmise du régime syrien. Selon plusieurs ONG, la coalition aurait minimisé les pertes civiles et aurait été moins précautionneuse dans ses bombardements depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump. Il n’en demeure pas moins que les civils tués sont des victimes collatérales, qui n’étaient pas directement visées. Au contraire, les forces loyalistes visent volontairement des infrastructures civiles (hôpitaux, écoles) pour pousser les populations à fuir la zone. L’utilisation des barils d’explosifs, ou autres armes chimiques, relève d’une stratégie visant à effrayer et épuiser les populations rebelles. Alors que les populations de Raqqa et de Mossoul étaient prises en otage par l’EI et ont célébré son départ comme une libération, les habitants de la Ghouta ne souhaitent pas quitter l’enclave rebelle, notamment par peur du sort que le régime pourrait leur réserver. 
Encore une fois, les soutiens des forces loyalistes accusent les médias de faire preuve d’une indignation sélective, alors qu’ils ne s’intéressent aux victimes civiles que pour mieux dénoncer leur adversaire. 

4. « C’est la guerre » ou « les choses ne sont pas noires ou blanches », ou encore « il y a des victimes dans les deux camps ».
Concernant la Ghouta, et même le conflit syrien de façon générale, ces arguments ne sont pas uniquement utilisés par les prorégime. L’idée est d’opposer une lecture sensationnaliste et émotionnelle à une analyse froide et réaliste de la situation en cours. 
Cela permet de prétendre qu’il y a un équilibre de la terreur entre les bombardements intensifs des forces loyalistes et les roquettes lancées par les rebelles sur Damas (qui sont constamment rapportées dans les dépêches des agences d’information). Le fait que le nombre de morts soit multiplié par 100 d’un camp à l’autre n’est pas pris en compte par les tenants de cette argumentation. Ces sept dernières années, une multitude de guerres est venue se greffer au conflit syrien, qu’il serait effectivement réducteur de résumer à une opposition entre un régime et ses opposants. Mais considérer que chacun des acteurs a une responsabilité égale dans la mort d’au moins 340 000 personnes est tout à fait erroné. Les forces loyalistes demeurent, et très largement, les principaux responsables de la tragédie en cours. 
Faut-il accepter ces crimes de guerre au nom de la realpolitik, avec l’idée sous-jacente que c’est la seule façon de rétablir l’ordre ? Beaucoup le pensent, encore une fois au-delà des rangs des prorégime. À ce discours, mettant de côté la défense des droits de l’homme, il faut opposer un contre-discours justement basé sur le réalisme. Rappelant qu’un régime qui pilonne depuis sept ans sa propre population ne peut pas gagner la paix. Que viser systématiquement les civils ne permet pas de mieux lutter contre le terrorisme, et n’encourage pas les réfugiés syriens à rentrer chez eux. 
Tout ce contre-discours est finalement basé sur l’idée que le régime syrien est une victime dans ce conflit. Autrement dit que les puissances occidentales et régionales voulaient sa chute à tout prix et qu’elles sont prêtes à tout pour le décrédibiliser. C’est toute la force de cette propagande et ce qui explique en grande partie son succès. 
À noter que tous les arguments avancés par les soutiens des forces loyalistes sont généralement utilisées, dans des proportions moindres, par les responsables israéliens à chaque nouvelle offensive sur Gaza. Paradoxalement, ceux qui défendent aujourd’hui le régime sont souvent les premiers à dénoncer avec virulence les crimes de l’État hébreu. Indignation sélective, dites-vous ?

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Saliba Nouhad

Excellente analyse, expliquant cette inertie et hypocrisie d’un monde occidental soi-disant civilisé des droits de l’homme, défendeur de la veuve et de l’orphelin et qui ne fait rien pour arrêter ce massacre abject...
Non, le monde et la nature humaine n’ont pas changé: on en est encore au principe que la loi du plus fort est toujours la meilleure et que, dans l’histoire de l'évolution la théorie de la survie des espèces avec sélection naturelle des mieux nantis s’applique autant au genre Homo sapiens: nous sommes tous encore des racistes en puissance, méprisant ou se méfiant de tout ce qui ne nous ressemble pas, le considérant un être dangereux et inférieur qu’il faut soit exterminer ou soumettre!
Ainsi va encore le monde aujourd’hui, malheureusement!

C. F.

Vous écrivez :
""...Que viser systématiquement les civils ne permet pas de mieux lutter contre le terrorisme, et n’encourage pas les réfugiés syriens à rentrer chez eux.""

""…À noter que tous les arguments avancés par les soutiens des forces loyalistes sont généralement utilisées, dans des proportions moindres, par les responsables israéliens à chaque nouvelle offensive sur Gaza. Paradoxalement, ceux qui défendent aujourd’hui le régime sont souvent les premiers à dénoncer avec virulence les crimes de l’État hébreu. Indignation sélective, dites-vous ?""

Si l’on ose un parallélisme entre la Nakba des Palestiniens et la spoliation de leurs terres, et ce qu’on appelle les réfugiés syriens. Ils sont par millions à trouver refuge en Turquie, Liban, Jordanie, etc… Pour le retour des réfugiés syriens dans leurs foyers, s’il sera maintenu en place par ses tuteurs, Assad de Damas argumentera comme les sionistes : Les réfugiés sont ""de la responsabilité de leurs pays d’accueil"", et leur retour ""déstabilisera le fragile équilibre"" du pays. Même s’il procédera par un tri des populations prêtes au retour, ils ne retourneront pas tous dans leurs foyers d’origine… Les sunnites au nord de la Syrie, si j’ai bien compris…Combien, parmi le million de réfugiés syriens en Allemagne (l’Etat providence octroie un revenu de 450 € par personne, soins médicaux, scolarité…etc) souhaitent un jour le retour ?… Il faut parfois oser des parallélismes…

Lebinlon

ben oui, c'est des assassins et nous autres Libanais les connaissons bien. malheuresement il reste quelques sbires style nazillons du PSNS ou profiteurs-resistants qui ont tout interet a nier vigouresement une realite FACTUELLEMENT et HISTORIQUEMENT etablie. Mais bah! ils ne trompent personne.
cet article magistral met en lumiere le moto du bourreau :"mentez, mentez, il en restera bien quelque chose"

Pierre Hadjigeorgiou

Excellente mise au point! Merci!

Coeckelenbergh Cartenian

Je me demandais ce que vous attendiez pour donner au lecteur ces éclaircissements, c’est fait, merci l’OLJ

LA TABLE RONDE

Maintenant que cet article a été écrit, je demande à son auteur de se relire .

Si dans son 1er argument il s'est compris lui même, je serai prêt à me faire moine bouddhiste enfermé dans l'Himalaya pour le restant de ma vie .

Pour ce qui suit , c'est tout aussi simple , c'est une propagande anti-propagande , DONC il a été inutile de le lire , mais ça c'est pas de sa faute .

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

LA PLUS GRANDE PROPAGANDE NE FUT PAS CELLE DU REGIME MAIS FAITE AU PROFIT DU REGIME PAR L,ECLOSION DES ORGANISATIONS TERRORISTES COMME L,E.I. ET LA NOSRA !

Jihad Mouracadeh

Excellent Mr Samrani!
Si la propagande est legitime pour une cause qu on defend, peu importe la cause, il n en demeure pas moins qu utiliser des arguments qui defient toute logique ou bon sens reduit considerablement la portee de cette propagande.
En fait le probleme est ailleurs. Il reside chez ceux qui acceptent aveuglement les arguments ainsi proposes et ils sont legion de par le monde. Le Brexit en est une autre illustration. Cette tendance a privilegier tout argument qui va dans notre sens et a rejeter d emblee ce qui nous contrarie est certes humaine mais elle n excuse pas la paresse intellectuelle qui en ces temps mediatises a outrance.
Comme vous l avez souligne, Russia Today et Sputnik ne s y sont pas trompes. On monte un narrative et on le soutient par des centaines d articles, blogs, etc....ce qui est suppose renforcer sa credibilite.
Resultat des courses, le lecteur sciemment mal informe non seulement y croira mordicus mais batira toute sa vision du monde dessus.

yves kerlidou

Il est des vérités qui méritent d'être dites, et là c'est le paquet entier

L'EXPRESSION DE LA LIBRE ANALYSE

MERCI A L,OLJ POUR CES ECLAIRAGES DESTINES A L,OPINION INTERNATIONALE ET PARTICULIEREMENT LIBANAISE... LES VERITES DEVRAIENT ETRE DITES... MERCI !

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