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Moyen Orient et Monde

Siège, bombes : des habitants de la Ghouta orientale racontent leur calvaire

Témoignages

Les habitants de la Ghouta se sentent abandonnés par la communauté internationale et sont très sceptiques sur un possible cessez-le-feu.

24/02/2018

« Ne croyez pas aux promesse de trêve. Nous craignons ces réunions et toutes ces conférences parce que, derrière les mots, se cachent des massacres qui continuent d’avoir lieu », s’indigne Batoul Amr, jeune habitante de Kfar Batna, dans la Ghouta orientale, contactée par L’Orient-le Jour sur Facebook. Ce dernier fief rebelle aux portes de Damas est témoin depuis cinq jours d’un carnage sans précédent. Pendant ce temps, le Conseil de sécurité de l’ONU était incapable hier de s’entendre sur une résolution demandant un cessez-le-feu de 30 jours dans toute la Syrie, destiné notamment à distribuer de l’aide humanitaire et permettre des évacuations médicales dans la Ghouta orientale.
Le régime syrien est décidé à en découdre une fois pour toutes avec les forces rebelles présentes dans la Ghouta, en accentuant au maximum la pression sur les civils. Depuis dimanche, 468 civils, dont 108 enfants, ont péri selon l’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH) dans les raids aériens et les tirs d’artillerie intensifs et incessants menés par l’armée du président Bachar el-Assad contre cette vaste région, devenue un « enfer sur Terre » selon les termes du patron de l’ONU Antonio Guterres. Sans égard aucun pour les appels internationaux, le régime a poursuivi hier sa stratégie en vue d’une offensive terrestre imminente, faisant 38 morts dont onze enfants.


(Lire aussi : Ghouta : l’étrange discrétion des parrains des rebelles)

« Je peux mourir d’un instant à l’autre »
 « Vers 6h du matin, mon frère m’a obligé à descendre dans la cave, après que l’on est restés pendant cinq jours dans notre appartement au 4e étage. L’abri est pas mal comparé à ce que je peux voir ou entendre des gens. Mais je sais que je peux mourir d’un instant à l’autre. Est-ce possible que personne dans ce monde ne puisse lever le petit doigt ? » s’indigne Batoul Amr.
Soumis à un siège asphyxiant depuis 2013 par les forces du régime, les quelque 400 000 habitants de la Ghouta subissent au quotidien pénuries de nourriture et de médicaments. « En six jours, nous avons vécu ce que personne n’a dû vivre depuis le début de la révolution », estime le Dr Walid Awata, anesthésiste de Zamalka, contacté via WhatsApp. « Le manque de nourriture et d’eau se fait terriblement sentir. Les maladies prolifèrent, et nous n’avons que très peu de moyens pour y pallier. Les gens sont tous retranchés dans des abris insalubres, mais le régime va jusqu’à les y débusquer, puisqu’ils sont visés et que les civils meurent étouffés », poursuit le médecin. Le personnel de santé de la Ghouta faisait état hier d’un grave manque d’accès à l’eau potable dans les abris, accentuant la propagation de maladies intestinales et de fièvres.


(Reportage : La vie sous terre des habitants de la Ghouta pilonnée)

« Il n’y a personne, n’appelle pas »
Depuis le début de l’offensive militaire lancée par le régime sur la Ghouta, les hôpitaux et centres médicaux sont délibérément pris pour cible. « La situation humanitaire et médicale est catastrophique. La Ghouta vit un véritable génocide, après cinq ans d’un siège intense qu’il ne faut pas oublier. Les habitants sont plus que jamais soumis au froid, à la faim, aux maladies, à la peur et à la mort », affirme le Dr Sakhr, qui préfère taire le nom des hôpitaux dans lesquels il opère, pour des raisons évidentes de sécurité. « Jamais, durant ma carrière, je ne me suis imaginé voir un jour de telles blessures et mutilations. À tel point que j’en viens à souhaiter que le corps humain soit comme une machine, et qu’on puisse le raccommoder avec une pièce ou une autre », poursuit le chirurgien.
Pendant que l’effervescence diplomatique battait son plein hier à l’approche d’une annonce décisive, les habitants de la Ghouta meurtrie ne se faisaient guère d’illusions. « Ça me rappelle la chanson de Feyrouz, “Il n’y a personne, n’appelle pas, il n’y a personne”. Vous avez vu le communiqué de l’Unicef ? Il ne “trouve plus les mots”. Sérieusement ? Faites-nous signe quand la parole vous revient », ironise Batoul Amr. « La communauté internationale ne fera rien. Cela fait des années qu’on nous promet de nous aider, mais ce ne sont que des mensonges. Avez-vous vu vous un seul pays arabe manifester sa colère et son peuple descendre dans la rue pour la Ghouta ? » estime pour sa part le Dr Abou Yasser, à Mesraba, en pointant du doigt l’inaction des pays du Golfe, « ces élèves des États-Unis ».


« Jusqu’au dernier homme »
Plusieurs cessez-le-feu ont été signés dans le passé, notamment à Alep, mais nombre d’entre eux ont vite été violés à peine mis en œuvre. « Nous espérons qu’il y aura une trêve, bien sûr. Mais il faut voir quel en sera le prix. Si c’est pour nous rendre, pour nous faire partir ou qu’on soit jetés en pâture au régime, non merci », estime le Dr Sakhr. « Nous voulons que les gens qui vivent sous terre puissent voir le soleil, qu’ils puissent manger et boire. Nous attendons cette trêve pour nos enfants et pour les blessés que nous pourrions soigner ou faire évacuer », espère de son côté le Dr Walid Awata.
Le scénario qui se déroule dans la Ghouta n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé dans plusieurs fiefs rebelles, dont la ville d’Alep en 2016, écrasée par des bombardements et un siège asphyxiant pour forcer les combattants antirégime à déposer les armes. Les principaux groupes rebelles contrôlant la Ghouta orientale ont affirmé hier leur opposition à toute évacuation de civils et de combattants de leur bastion. « Un chabiha (milicien du régime) m’a interpellé l’autre jour sur Facebook en me disant qu’il était temps de quitter la Ghouta. Je lui ai répondu que je préférais mourir sous les décombres que partir », confie Batoul Amr. Le Dr Awata raconte avoir été évacué en urgences vers l’Hôpital américain de Beyrouth en 2013, après avoir été blessé lors de l’assaut d’un tank. « J’aurais pu rester au Liban et même aller en Europe où j’ai eu des opportunités d’embauche. Mais j’ai préféré revenir chez moi. Ce n’est pas maintenant que je vais partir. Tout le monde croit que nous allons accepter de prendre les bus (en référence aux précédents déplacements de civils des zones rebelles reconquises par le régime), ou même finir par nous rendre, mais nous ne sommes pas de ce bois-là. Malgré tout ce que nous endurons, nous sommes prêts à résister jusqu’au dernier homme », conclut-il.

Le vote sur un cessez-le-feu reporté à samedi


Un vote du Conseil de sécurité sur un texte réclamant un cessez-le-feu humanitaire en Syrie, initialement envisagé hier, se tiendra finalement aujourd’hui à 17h00 GMT, ont indiqué des diplomates. Un nouveau texte de résolution a été mis au point. Lorsqu’un texte est finalisé, la pratique à l’ONU est d’attendre au moins le lendemain pour pouvoir organiser un vote à son sujet. Les discussions sur un cessez-le-feu durent depuis le 9 février avec l’objectif d’éviter un veto de la Russie, premier soutien du régime syrien. Hier, à 17h00 GMT, le président en exercice du Conseil de sécurité, l’ambassadeur du Koweït, Mansour al-Otaibi, flanqué des neuf autres membres non permanents de la plus haute instance de l’ONU, avait annoncé aux médias que cette dernière était « très proche d’une adoption » de la résolution. « On y est presque », avait-il ajouté.

À 22h00 GMT, Mansour al-Otaïbi, en annonçant une mise au vote finalement aujourd’hui, a déclaré : « On est tellement prêt » du but. Mais « nous continuons de discuter ». Selon un diplomate, la discussion principale se tient entre la Russie d’un côté, avec de l’autre le Koweït et la Suède, les deux cosignataires du texte initial, déjà amendé à de multiples reprises. La France joue les intermédiaires, a-t-on précisé de source diplomatique. Selon des diplomates, les dernières discussions portaient surtout sur un paragraphe relatif à l’imposition du cessez-le-feu, pour savoir s’il sera immédiat ou s’il entrera en vigueur 72 heures après l’adoption de la résolution.
Et sur les « garanties » réclamées hier par Moscou sur le respect d’un cessez-le-feu par les groupes rebelles, notamment ceux dans la Ghouta orientale, cette enclave de la banlieue de Damas où 400 000 civils sont otages des feux croisés des belligérants.

Auparavant, l’Union européenne a appelé hier à la fin du « massacre » perpétré dans la Ghouta orientale tandis que la France se disait prête à recevoir les civils évacués de la région en coordination avec la Croix-Rouge internationale. Le président Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel ont adressé un courrier commun au président russe Vladimir Poutine pour lui demander d’approuver la résolution sur le cessez-le feu. « À cette heure, nous ne savons pas quelle sera l’attitude de la Russie », a précisé la présidence française. « Nous poursuivrons le travail avec la Croix-Rouge internationale pour là aussi essayer d’assurer toutes les évacuations sanitaires humanitaires », a expliqué M. Macron. « La France est prête à recevoir toute personne évacuée par le CICR (Comité international de la Croix-Rouge) sur ce théâtre d’opération et nous nous mettrons à disposition pour organiser de telles évacuations en lien avec le CICR », a-t-il ajouté.
 « Nous avons bon espoir d’obtenir la résolution » à l’ONU, a encore déclaré le président français à la fin du sommet européen. « En cas d’échec, nous poursuivrons les échanges avec la Russie », a précisé le chef de l’État, partisan d’un « dialogue exigeant » avec Moscou. Le président américain Donald Trump a pour sa part jugé que l’attitude de la Russie et de l’Iran en Syrie était « une honte ». Enfin, la Turquie a exhorté hier la Russie et l’Iran à « stopper » le régime syrien.


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Bery tus

PAUVRE PEUPLE SYRIEN ... MAIS DIEU NE DORMIRA PAS SUR CE MASSACRE ET ASSAD UN JOUR PAYERA DE CE CRIME ... on s’en fou qui a fait quoi ... DANS CE CAS PRÉCIS AVEC L’HISTOIRE QU’A DÉJÀ LA SYIRE ET DE CE QU’ELLE A FAIT SUBIR AU LIBANAIS ON NE PEUT POUR LE MOMENT QUE MONTRER DU DOIGT LA MONSTRUOSITÉ DU RÉGIME SYRIEN

Talaat Dominique

pourquoi on parle plus de la Ghouta, mais moins du Yémen
Les saudis ont aussi bombardés les hôpitaux de MSF, les marchés, les réunions pour les deuils.
ils font le blocus, il y a la famine et le choléra tuent des civils.
mais c'est vrais c'est les saudis grand silence des occidentaux et des américains
sans parler du 14 mars

Talaat Dominique

le problème ,les combattants refusent les accords du régime, se rendre et partir avec leurs familles dans d'autres zones rebelles.
les civils qui disent qu'ils veulent mourir sous les décombres !
ils pensent tous que les occidentaux et les américains vont intervenir

toujours les images de propagandes , les enfants en avant, et parlent des civils morts, pas des combattants

et ne pas oublier, que les rebelles bombardent aussi les quartiers de Damas , même si il y a moins de morts

RE-MARK-ABLE

La raison de leur calvaire est claire et précise.

Les bactéries wahabites envoyées par l'occident allié des wahabites sous influence néfaste des usurpateurs de terre s'accrochent sur le terrain pour espérer se faire exfiltrer par leurs commanditaires , qui s'affairent à l'onumachin.

Chelhot Michel

En effet, la situation des civils est terrible ! Pris en otage et en boucliers humains par les combattants affiliés à la Quaida et à Daech. Mais pourquoi n'a t ont pas entendu les mêmes protestations lorsque les américains ont détruit Raqqa et Mossoul ? Personne n'est plus dupé par les médias "aux ordres".

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