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Culture

Raed Yassin (dé)montre sa griffe

L’artiste de la semaine

Musicien, artiste conceptuel, acteur et conteur, il laisse ses empreintes sur tous les arts et témoigne de son époque.

31/01/2018

S’il était né au Moyen Âge, il aurait été un troubadour ou un trouvère, allant par monts et par vaux, grattant sa lyre ou déclamant des poèmes. S’il était né aux époques de la Rome ou de la Grèce antiques, il aurait côtoyé à la fois Calliope, muse de l’éloquence ; Clio, muse de l’histoire ; Euterpe, celle de la musique, Melpomène du chant ou encore Terpsichore, celle de la danse et de la poésie légère. Mais aujourd’hui, si on lui demande la date de sa naissance, il répond avec un petit sourire au coin des lèvres : « Quelle date voulez-vous ? À vous de choisir. »
 
Traverser le temps
Raed Yassin est né au Liban, lorsque le joyeux tintamarre artistique a laissé la place aux tambours tonitruants de la guerre. Mais il en fallait sans doute plus pour le désarmer ou le faire taire. « Je suis né au Liban dans les années 70, en 1979 plus précisément. Je ne m’en plains pas. Car je peux dire que je suis né au XXe siècle, dans le berceau de la culture pop que j’aime, en plein boom du visuel, du mobile, de la célérité, de la mode. Il n’y a donc pas de quoi en faire une histoire, d’être né durant la guerre. »

Pourtant, les histoires, l’artiste les aime bien. Surtout celles qui sont ancrées dans le réel, mais qui deviennent fictives, par ses bons soins. À celui qui osera lui demander comment distinguer le réel du faux, il s’empressera de répondre : « vous n’avez qu’à le deviner. »

Si l’exposition « Haute Couture », qui se déroule à la galerie Marfa’ jusqu’au 4 avril, semble raconter l’histoire de son père au destin tragique, elle est pourtant la suite d’un long travail de recherches, de remontée dans le temps et d’enquêtes, pour aboutir à une performance visuelle, sonore et écrite. Récit (réel ou fictif ?) d’un père, Samir Yassin, couturier de profession, qui aura fait les beaux jours des princesses d’Arabie saoudite et du Liban et qui a été assassiné durant la guerre en laissant un enfant orphelin de cinq ans. Raed Yassin a la mémoire qui flanche. Avec son fil d’Ariane, voire son fil d’art tout court, il s’en va piocher dans la culture pop qu’il connaît si bien pour reproduire avec les lentilles de cette même culture une histoire fabuleuse, mélange d’amour, de sexe, de pornographie et d’humour. Il va se mettre à broder, à fabuler, à affabuler même. On dit que « le souvenir est l’art de se rappeler le passé comme s’il avait été toujours rose, en oubliant les blessures ». Pas de mélancolie ni de « nostalgia » lacrymale dans les œuvres de Yassin, mais un clin d’œil au passé. Un clin d’œil, cependant, voyeur et teinté de dérision. Tant à travers les images des mannequins Playboy qu’il habille – et où il y appose sa (drôle de) griffe : Samir Yassin haute couture – qu’avec les vieilles photos de fiançailles de sa cousine, qu’il s’amuse à remastériser.

Et en être le témoin 
Les pérégrinations artistiques de Raed Yassine ne se comptent plus. Elles diffèrent entre elles bien qu’on y retrouve toujours la patte Yassin. En 2001, avec la complicité de Sharif Sehnaoui et Mazen Kerbaj, le trio organise le festival Irtijal, qui a fait bien du chemin depuis. En 2009, avec le même Sehnaoui et Hatem Imam, il crée un label de musique qu’ils baptisent Annihaya. En 2012, il reçoit le prix Abraaj Group Art pour ses vases en porcelaine de Chine, produits à Jingdezhen, capitale de la porcelaine. Ces vases représentaient sept batailles importantes du conflit libanais, notamment celle des hôtels, de Tall el-Zaatar, ou encore l’invasion israélienne… Entre-temps, il n’a cessé d’exposer dans différents espaces internationaux, comme le Centre Pompidou ou la Biennale de Sharjah en 2011, d’interpréter des rôles dans des films – Hizzi ya Wizz (de Wissam Charaf) ; In the Battlefields (de Danielle Arbid) ; Autour de la maison rose (de Joana Hadjithomas et Khalil Joreige) et récemment Tombé du Ciel de Wissam Charaf – ou d’en composer la musique.

Improviser la musique, la déconstruire pour en reconstruire une autre, n’est-ce pas dans la même lignée que ses performances visuelles où il manipule le regard pour mieux susciter l’interrogation ? « Pourquoi les tribus des profondeurs de l’Afrique ne réagissent pas comme l’homme moderne qui a vu des films de cinéma ? » se demande-t-il. « Nous consommons des images à une vitesse incroyable et ce sont ces angoisses, cette peur, ces plaisirs, ces envies véhiculés par le vecteur de l’image qui redonnent forme à notre inconscient. Nous avons aujourd’hui plus d’accès à la culture. Et même si nous avons moins d’expériences que de connaissances, cela ne me gêne pas. Il suffit de savoir témoigner de notre temps. » Et d’ajouter : « Ce qui m’intéresse, c’est le présent, non le futur. Pour ma part, je puise dans le passé pour reconstruire le présent. En ajoutant, bien sûr, mon grain de sel, ma personnalité. Car je suis convaincu que toute personne est unique même si elle vit à la même époque qu’une autre. Quand je regarde un objet, je le regarde avec tout le bagage historique, social et culturel que je porte en moi et qui est certainement différent d’un autre. » L’objectif de Raed Yassin est simple : communiquer avec l’autre et créer avec lui un lien à travers ses travaux. « Je suis un agitateur, dit-il. Tout comme saint Thomas, j’aime enfoncer mon doigt dans la blessure du Christ », répète l’artiste. Qui veut, à son tour, toucher les blessures des autres car il en a eu aussi lui-même. L’art n’est pas sa thérapie. Comprendre les autres et se faire comprendre par eux le sont.


1979
Né au Liban.


2001
Coorganisateur du festival Irtijal.


2003
Diplômé du département de théâtre à l’Institut des
beaux-arts (Beyrouth).


2009
Cofondateur de la maison
de production Annihaya.


2010
Bourse d’AFAC
pour la production.


2012
Prix « Abraaj Capital Art ».


2016
Interprète du film de Wissam Charaf « Tombé du Ciel »
(Sélection Acid Cannes).


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